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Comité invisible, L'insurrection qui vient

 
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julien



Inscrit le: 02 Mai 2008
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MessagePosté le: Dim Juil 20, 2008 9:23 am    Sujet du message: Comité invisible, L'insurrection qui vient Répondre en citant Télécharger le Message

L’insurrection qui vient, Comité invisible

La Fabrique. 2007.

Ce livre se remarque d’abord, après le titre accrocheur, par son style désabusé, presque dépressif. L’existence contemporaine y est décrite avec un désenchantement qui exalte la vérité. Ce qui est énoncé devient évidence. A moins que ce soit l’évidence même mise sur le papier. C’est ce que pensent les « rédacteurs » (qui ne sont pas « auteurs ») : « ils se sont contentés de mettre un peu d’ordre dans les lieux communs de l’époque, dans ce qui se murmure aux tables des bars, derrière la porte close des chambres à coucher ». Et il est vrai que nous sommes décontenancés à la lecture de cet ouvrage, tant ce qui est énoncé est ressenti par tous –mais rarement avoué.

Ce livre est tout à fait pertinent, surtout quand on partage ses velléités insurrectionnelles. Outre l’analyse, les anecdotes nous permettent de nous arrêter sur des faits dont on ne perçoit même plus le grotesque, le scandaleux, ou la force de résistance. Utile, soit. Mais aussi poétique et historique : rarement l’époque contemporaine avait été mieux « sentie ».

Nous ne ferons pas de résumé, parce que ce livre ne se résume pas : il se lit d’une traite, d’un souffle. En voici cependant une courte présentation :

Le constat du désastre s’élabore autour de six cercles (par discipline) :
1) D’abord la quête identitaire et la généralisation d’une angoisse diffuse (« Pour qui refuse de se gérer, la « dépression » n’est pas un état, mais un passage, un au revoir, un pas de côté vers une désaffiliation politique »).
2) Tout le divertissement et la désagrégation des rapports sociaux, de la figure du bouc-émissaire qu’est l’immigré à l’éclatement des liens intimes, en passant par l’école républicaine (« « Devenir autonome », cela pourrait vouloir dire, aussi bien : apprendre à se battre dans la rue, à s’accaparer des maisons vides, à ne pas travailler, à s’aimer follement et à voler dans les magasins »).
3) Le travail-marchandise (« Nous admettons la nécessité de trouver de l’argent, qu’importent les moyens, parce qu’il est présentement impossible de s’en passer, non la nécessité de travailler »).
4) Le monde urbain, source d’isolement et lieu du contrôle (« Le premier geste pour que quelque chose puisse surgir au milieu de la métropole, pour que s’ouvrent d’autres possibles, c’est d’arrêter son perpetuum mobile »).
5) L’économie (« Ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise ; ce n’est pas le travail qui manque, c’est le travail qui est en trop »).
6) L’environnement et le risque pour les espèces, dont l’humain, de disparaître (« Là où les gestionnaires s’interrogent platoniquement sur comment renverser la vapeur « sans casser la baraque », nous ne voyons d’autre option réaliste que de « casser la baraque » au plus tôt, et de tirer parti, d’ici là, de chaque effondrement du système pour gagner en force »).
7) La civilisation, parce qu’il ne s’agit pas d’une société en crise, mais de l’effondrement d’une forme de civilisation globale et suicidaire (« Décider la mort de la civilisation, prendre en main comment cela arrive : seule la décision nous délestera du cadavre »).

La civilisation moderne a fait son temps, tous les rapports sociaux et les repères se désagrègent. D’ailleurs, qui croit encore au jeu politique ? Chacun est retranché dans sa sphère privée –elle-même devenue source de tensions- ; ce monde n’a plus rien de commun. Le désastre est partout.
Ensuite, vient le temps d’en tirer les conclusions. « Attendre encore est une folie. La catastrophe n’est pas ce qui vient, mais ce qui est là ». Dès lors, que faire ? Que le peuple se réapproprie localement le pouvoir, tout en se méfiant des organisations et en retrouvant le goût de la palabre. La solution, pour le Comité invisible, est de se constituer en communes libres et autosuffisantes. « La commune, c’est ce qui se passe quand des êtres se trouvent, s’entendent et décident de cheminer ensemble. La commune, c’est peut-être ce qui se décide au moment où il serait d’usage de se séparer. C’est la joie de la rencontre qui survit à son étouffement de rigueur. C’est ce qui fait qu’on se dit « nous », et que c’est un événement. »

Cette appropriation du pouvoir par le peuple doit être associée à une lutte vis-à-vis du pouvoir en place : cela passe par le blocage physique de l’économie (abandon du travail, fraudes, pillage, sabotage, manifs sauvages etc.), mais aussi par la sortie (au moins partielle) de l’économie à travers ces communes autosuffisantes. Mais le pouvoir en place ne se laissera pas faire : pour le Comité invisible, l’insurrection se fera contre les forces de l’ordre, et est conditionnée par leur anéantissement (harceler la police, résister à la répression, détruire les fichiers informatiques, s’armer tout an rendant superflu l’usage des armes).

L’intérêt de ce livre est grand, mais la fascination qu’il peut exercer est dangereuse. En manquant de prudence, il risque de devenir une sorte de Bible du révolutionnaire-délinquant. D’ailleurs, si nous sommes d’accord pour affirmer que la résistance, c’est de la délinquance, nous refusons de retourner cette formule. Certes, ce sont dans les périphéries, où existent les plus grandes injustices et où persistent en même temps des liens communautaires, que se passent et devront se passer les velléités insurrectionnelles les plus grandes. Mais la figure du banlieusard en Nike et BMW ne doit pas être mystifiée. Combien sont-ils dans ces quartiers à vouloir transformer radicalement le monde ? Ce sont aussi pour certains des individus qui ont parfaitement intériorisé les normes dominantes et qui souhaitent arriver en haut, en faisant fi du fait que cela veut dire en laisser en bas.

Par ailleurs, certains amalgames sont un peu rapides : comparer Bassora et la Seine-Saint-Denis demande sans doute quelques explications. La qualité d’écriture, qui n’est pas le moindre des attraits de ce livre, est aussi un piège. Tout comme cette fascination pour le désastre et l’horreur du présent. Cette jouissance quelque peu malsaine et indécente de la catastrophe interroge. Une révolution portée par le désir de vengeance et un goût prononcé pour le morbide, c’est un changement de pouvoir, pas une transformation radicale du monde qui abat toute forme de domination.

Cette fascination du présent vu sous le plus mauvais jour, sans concessions ni nuances, explique peut-être que le Comité invisible reste dans le moment révolutionnaire violent, dans l’instant insurrectionnel sans se risquer à proposer des pistes pour ce que pourrait être un monde post-révolutionnaire. D’ailleurs, cette violence, nous sommes bien conscients qu’elle est probablement nécessaire. Mais plutôt que d’être fascinés par cette dernière –dans un désir de vengeance plutôt qu’un désir de vivre ?- c’est à regret que nous sommes prêts à y recourir au moment opportun, de manière opportune.

Finalement, ce livre est essentiel pour tout ceux qui s’intéressent un tant soit peu au monde qui nous entoure, et pas seulement aux révolutionnaires convaincus (encore moins à ces derniers d’ailleurs). C’est un ouvrage stimulant qui fera probablement date. Mais ce n’est certainement pas un programme clé en main à suivre pour détruire ce vieux monde qui s’écroule –ce que les tenants de la théorie de la résurgence terroriste du Ministère de l’Intérieur ont l’air de croire pourtant (parano ou stratégie ?). Un certain recul vis-à-vis de cet ouvrage, comme tous les autres d’ailleurs, est utile. Parce que nous ne voulons pas d’une nouvelle idéologie.

Soutien à tous les insurrectionnalistes inculpés, et à tous les incarcérés.
JV. 2008


Dernière édition par julien le Ven Nov 14, 2008 8:39 pm; édité 4 fois
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julien



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MessagePosté le: Mar Aoû 12, 2008 1:09 pm    Sujet du message: Répondre en citant Télécharger le Message

Pour une critique intéressante de cet ouvrage, on se référera au texte "Avant-garde et mission. La tiqqounerie" par Caboret et Garrone

http://laguerredelaliberte.free.fr/doc/tiqq.pdf
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julien



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MessagePosté le: Dim Aoû 24, 2008 12:10 pm    Sujet du message: Critique de L'insurrection qui vient Répondre en citant Télécharger le Message

Notes de lecture



L’insurrection qui vient – Et au-delà


1. Le petit livre dont il est question ici, ‘L’insurrection qui vient’, est ce que dans l’information dominante on pourrait appeler un phénomène de société. Il parle de notre temps comme on n’en parle pas souvent. Chacun y trouve du sien. Et aussi, chacun se sent étranger à ce qui est dit. C’est ce jeu de bascule du point de vue, qui implique et qui permet de se dégager, les deux en même temps, qui a permis, du ‘Nouvel Observateur’ à la téléologie moderne, en passant par le PCMLM ou Sud, de s’intéresser, non sans intérêt, non sans agacement, à cette voix d’aujourd’hui.

Commençons par ce qui paraît estimable, du point de vue de la téléologie moderne. Il est rare de lire, aujourd’hui, un ouvrage aussi critique de la société en place. C’est un plaisir proche du réconfort, un soulagement, que d’entendre un discours articulé refuser complètement l’organisation sociale présente, en tentant d’en tirer des conclusions pratiques. Qu’un rejet aussi profond et aussi argumenté puisse s’exprimer désenclave le nôtre et entreprend déjà cette critique de la séparation qui est au programme des pratiques négatives depuis le début de la révolution iranienne, en 1967.

L’anonymat des auteurs, qu’ils veulent offensif, contient la volonté de mettre en avant la parole, au détriment des vaines célébrités et des digests contenus dans les signatures. C’est un autre point sur lequel les téléologues modernes, qui l’ont soutenu depuis longtemps, se réjouissent. L’intégrité de la parole, aujourd’hui, se manifeste de plus en plus quand elle est dépouillée des individus qui l’ont proférée, malheureusement. De sorte qu’une signature anonyme comme celle du « Comité invisible » est d’abord un indicateur de probité.

Cet anonymat, cependant, paraît curieusement défendu par leurs auteurs, quand ils veulent en faire une sorte de clandestinité, fort peu compatible avec une activité publique comme le discours où il paraît, dans une société aussi policée. D’autant plus, si ce que dit ‘Le Nouvel Observateur’, dont le critique connaît le nombre, l’âge, et apparemment le lieu d’habitation des membres de ce comité, est vrai. Si l’anonymat contre la police interdit tout accès à la publication, l’anonymat qui permet la publication devrait au moins pouvoir se garder complètement face aux médias les plus engagés dans notre société comme ‘Le Nouvel Observateur’. Il n’est jamais difficile de dissuader un journaliste de vous faire connaître. Il suffit d’ailleurs d’éviter toute approche en se montrant férocement inamical, si l’on peut dire, dès le premier contact. Une hostilité sourde empêche efficacement les faiseurs d’écho.

Le style et le ton de l’ouvrage participent de l’agacement. Issu d’une tradition littéraire qui sent son Guy Debord, le long discours affirmatif navigue avec souplesse mais imprécision entre les vécus personnels jamais étayés et des généralisations presque toujours abusives. Exemple : quelques emprunts d’événements à l’étranger semblent donner à cette vision du monde franco-française une touche mondiale ; ou bien, quelques conceptions du quotidien, étendues à un « nous » sans contours qui provoque l’exclusion ou le rejet de ceux qui ne partagent pas cette expérience : « D’ailleurs, nous ne travaillons plus : nous taffons. » Non. Je ne « taffe » pas.

Ce ton affirmatif et pourtant approximatif joue avec la généralisation. Mais il ne le fait pas du point de vue de l’histoire, mais du point de vue d’un quotidien à revisiter. La généralisation ici est justement la part historique vue à travers l’angle du quotidien. C’est exactement le point de vue dominant : ne plus comprendre ce que l’histoire a de fondamentalement différent du quotidien, prôner une révolte qui s’installe dans le monde bâti autour d’un quotidien. Cette vue trop courte est déjà annoncée dès le titre : une insurrection est toujours un moyen terme entre la situation actuelle et un but. Dans cette ‘Insurrection qui vient’, il manque simplement le but de l’insurrection, ce qui permettra de la dépasser et ce qui orientera ce dépassement.



2. ‘L’insurrection qui vient’ se divise en deux parties : le constat et le projet. Le constat est une analyse de la société en place, en sept cercles qui n’ont d’ailleurs aucune circularité immanente, et dont la constitution structurelle rend plutôt une affectation littéraire assez déplacée – l’imitation de la structure de l’enfer de Dante ? –, qu’un fondement dans le contenu.

Le constat ne nous montre que ce qui est mauvais dans cette société. Que l’organisation sociale soit contraire à nos intérêts en entier paraît une thèse non seulement défendable, mais un bon outil offensif. Dans ‘L’insurrection qui vient’ cependant le parti pris choisi est de montrer une somme de choses mauvaises, qui auraient pour résultat, implicite, que tout est mauvais. C’est la première faiblesse considérable de ce texte.

Notre monde n’est pas mauvais en chaque chose, justement. Il est constitué de multiples satisfactions, qui nous assoupissent et nous réduisent, peut-être, mais dont nous avons besoin. La société en place a réussi à réduire à presque rien l’ascétisme et à corrompre, par le plaisir, par la satisfaction, notre insatisfaction fondamentale. Elle a légalisé et propagé des états de son « bien-être ». Par des modes de pensée liés au repos, à la récupération, elle a colonisé, utilement pour elle, des lisières de l’inconscient, des rythmes où la concentration de la conscience se rétracte, et où vagabonde l’imagination. Cette atteinte à l’interdit ne génère pas simplement de la facticité, mais elle suscite aussi du soutien à cette société : oui, un « bon » film, un sprint en voiture de sport, un site Internet porno, un excellent repas, un « voyage » dans une capitale inconnue, un concert ou un match de football sont des moments, des états, des modes de pensée et de satisfaction auxquels nous participons tous plus ou moins, suspendant pendant ces instants nos possibilités de critique. Manger suffisamment et ne pas subir la guerre reste une double revendication de pauvre, que la société actuelle satisfait au moins dans les Etats occidentaux, et il n’y a pas beaucoup d’exemples dans le passé où une telle situation ait duré aussi longtemps. Il ne s’agit pas de militer pour quelque ascétisme ou de répudier le plaisir ; mais d’admettre que sa mutation en valeur positive de la société middleclass est aussi utilisée pour défendre cette société middleclass.

Un des principaux problèmes du parti de l’insatisfaction est qu’il se trouve face à une organisation de satisfactions partielles multiples et ramifiées auxquelles personne aujourd’hui n’échappe, et qui fait oublier l’insatisfaction qui permet à l’humanité d’avancer vers son accomplissement. C’est exactement le contraire de ce qui ressort du constat de ‘L’insurrection qui vient’ : on a une somme arbitraire d’insatisfactions, multiples et ramifiées, qui occulte simplement les raisons d’être d’accord avec cette société comme si elles n’existaient pas ; et on a une société qui n’est pas mise en cause en entier, parce qu’elle n’est jamais considérée en entier.

Le point de vue de ce constat en effet est l’effondrement, non seulement de la société, mais de la « civilisation » actuelle. Or le terme de civilisation lui-même, un des plus discriminants inventé par l’idéologie dominante des deux derniers siècles, est aujourd’hui évanescent. Ainsi, lorsque « notre » civilisation, occidentale ou comme on voudra l’appeler, s’effondre, ce n’est que cette illusion-là, celle d’une civilisation à laquelle nous appartiendrions, qui s’écroule. C’est simplement cette idée fausse qui s’avère fausse, cette hypothèse un moment hypostasiée qui est rejetée.

Mais au-delà de cette objection sémantique, il semble que le Comité invisible s’essaye, dans le jeu douteux des prédictions, au diagnostic de l’effondrement, du désastre, de la catastrophe. C’est là une analyse que nous ne partageons pas. Nous pensons avoir un ennemi redoutable, plus tout jeune, mais pas encore vieux, qui détruit beaucoup de choses, mais qui en construit aussi. La paupérisation grandissante, la privation de débat, l’isolement, toutes les formes de renforcement coercitif de la société actuelle sont loin de s’apparenter à un désastre pour nous, voire même de ressembler à un déclin pour cet ennemi. Nous pensons au contraire qu’une dispute a lieu, qu’elle met en jeu deux avis opposés, et que l’avis le plus fort pour l’instant n’est pas le nôtre. La modification du monde se fait selon cet avis ; par ailleurs, cette dispute méconnue se déroule sur un fond d’aliénation grandissant. Ce mouvement de pensée d’une ampleur inégalée, et inimaginable pour une conscience, nuit et sert les deux camps, comme l’apologie du plaisir, qui était critique un moment, et que l’ennemi a su s’approprier.

Nous observons attentivement l’érosion de cet ennemi, et nous trouvons qu’elle est lente, et que ses capacités de régénération sont inventives, davantage que celles du parti de l’insatisfaction, qui semble cependant increvable, ce dont l’ennemi semble avoir perdu, pour l’instant, l’inquiétude. La corruption et la criminalité, qui marquent toujours l’écart entre les règles et les joueurs, grandissent, mais ne sont pas encore en mesure de mettre cette société en péril, beaucoup s’en faut. Nous regardons aussi la dialectique entre le désir et la satiété, et l’époque permet plutôt à la seconde d’encapuchonner le premier. Ces équilibres discrets, et fins, contredisent assez nettement l’ambiance de fin d’un monde que projette le constat de ‘L’insurrection qui vient’.



3. « Une insurrection, nous ne voyons même plus par où ça commence. Soixante ans de pacification, de suspension des bouleversements historiques, soixante ans d’anesthésie démocratique et de gestion des événements ont affaibli en nous une certaine perception abrupte du réel, le sens partisan de la guerre en cours. » Ainsi commence la partie projet de l’ouvrage. Et il est à la mesure de ce qui suit. C’est d’abord une ignorance historique crasse. Nous voyons très bien par quoi commence une insurrection : par une émeute. Il y a bien des émeutes sans insurrection, mais il n’y a pas d’insurrection sans émeute.

Les soixante ans de pacification sont peut-être ressentis ainsi dans l’autisme qu’on peut cultiver dans un potager de la Creuse, mais ils ne sont pas vécus ainsi à l’échelle du monde. Est-ce que la guerre en cours est indexée sur une certaine histoire officielle pour petit peuple sage qui prétend que la dernière guerre mondiale marque la dernière guerre ? Que faut-il alors dire de ce vaste mouvement social qui a transformé le monde, son débat, et même en un certain sens sa perception de soi, et qui a déchiré et reconstitué la planète entre 1967 et 1993 ? Les théoriciens d’une insurrection future seraient bien inspirés de connaître celles qu’ils ont évitées, de leur vivant. Il y a moins de honte à reconnaître qu’on n’était pas en Iran, à Kwangju ou à Toxteth, que de faire comme si ces événements-là n’avaient pas contribué à constituer le terrain de bataille que nous occupons aujourd’hui.

‘L’insurrection qui vient’ se propagerait de « commune » en « commune ». Un bout de révolte épars s’ajoute à un autre bout de révolte épars, qui peuvent être de natures aussi différentes qu’une grève sauvage ou qu’une radio libre, il y aurait des réseaux de révoltes éparses, de plus en plus denses, de plus en plus serrées, de plus en plus nombreuses. Voilà l’insurrection qui vient et qui finirait avec les soixante ans de pacification qui nous séparent de la guerre dite mondiale. Admettons. Quel est le but de cette démarche ? Il n’y en a pas d’autre, chez les auteurs du livre en question, que de s’installer dans cette démarche.

La fin de cette vision, sans but et sans objet, est un court texte qui présente, si l’on comprend bien, la situation de l’insurrection. Elle commence par le métro, où les gens se parlent ; elle passe par le squat d’une mairie par les expulsés d’un foyer, le déménagement des matons et des flics dont les adresses circulent, par le bar-épicerie du village où « on apporte l’excédent de ce qu’on produit et l’on se procure ce qui nous manque. On s’y réunit aussi pour discuter de la situation générale et du matériel nécessaire pour l’atelier mécanique ». Ensuite une roquette effondre un mur de prison. Et un premier ministre fait des appels au calme, alors qu’on ne peut plus dire depuis combien de temps ces « événements » ont commencé.

Rien de tout cela ne paraît désirable. La vigueur de l’insurrection, qui est d’abord une intensification de la vie, un moment où l’on se rapproche du terme de l’existence, aussi bien physique que générique, rien de cette explosion de nos croûtes et de nos lenteurs, de l’abolition de nos anesthésies et de la gestion de nos satisfactions, ne transperce ici. A la rigueur on pourrait se réjouir d’une perspective où les gens se parleraient dans le métro ; mais s’il y a insurrection, qui ferait circuler le métro et pourquoi et pour aller où et faire quoi ? Voilà qui paraît plus intéressant. Et d’ailleurs, quel misérabilisme nous ferait choisir, comme premier décor de la dignité retrouvée, les souterrains étroits et puant la servitude du métro ? Ensuite, quel beau destin pour des expulsés : loger dans une mairie. Beaucoup, soyons en sûr, trouveraient plus digne la rue. Le déménagement des flics après une opération de dénonciation contre eux, la belle affaire ! Les voilà on ne sait plus où, mais regroupés, et sur leurs gardes. Quant au bar-épicerie du village où l’on fait de la gestion, où l’on parle de la situation générale et de l’approvisionnement de l’atelier de mécanique, en quoi est-il différent d’aujourd’hui ? Et la roquette qui démolit le mur de prison, prions pour que ce ne soit pas celui où nous sommes adossés. Il y a encore un premier ministre, dans cette insurrection interminable qui efface en nous la mesure du temps, aussi bien que l’information dominante d’aujourd’hui.

Ce monde particulièrement lugubre l’est surtout parce qu’il montre bien l’une des menaces fondamentales que l’ennemi essaye de nous inculquer : il n’y a pas d’issue, il n’y a pas d’au-delà possible, il n’y a pas de but. L’insurrection est son propre but, une façon de vivre suffisamment durable pour qu’on oublie comment elle commence, tout comme le Comité invisible a aujourd’hui oublié comment commence une insurrection. Alors que le projet anthropocentrique de l’humanité est un projet de maîtrise de l’humain par l’humain, de la totalité, le Comité invisible est sans cesse résigné à des pertes de contrôle définitives, comme même la notion du temps. Même les maoïstes du PCMLM, qui au moins pensent sortir de cet univers par la dialectique et la lutte de classes, visent un dépassement. Mais ici, on reste dans ce monde, il est seulement ravagé par la guerre, en deux camps sans fin, dans une sorte d’apocalypse pauvre et tenace, qui ressemble à certains films de politique fiction de série B.

Devant un projet aussi médiocre, qui incite plutôt à la soumission actuelle – qui au moins ne trouve pas ses joies dans des ateliers mécaniques et des mairies envahies par des expulsés –, il ne sera ici commenté qu’un seul des désaccords plus fondamentaux que ce texte fait aussi surgir : ce que les auteurs disent de l’« assemblée générale ».

« Un autre réflexe est, au moindre mouvement, de faire une assemblée générale et de voter. C’est une erreur. Le simple enjeu du vote, de la décision à remporter, suffit à changer l’assemblée en cauchemar, à en faire le théâtre où s’affrontent toutes les prétentions au pouvoir. Nous subissons là le mauvais exemple des parlements bourgeois. L’assemblée n’est pas faite pour la décision, mais pour la palabre, pour la parole libre s’exerçant sans but. »

Dire que voter transforme une assemblée en cauchemar est une vision qui ne correspond pas, en tout cas, à celles qui ont eu lieu en Argentine en 2002. Le but était la palabre plus qu’ailleurs – ce but n’était pas avoué mais but quand même –, et l’on votait beaucoup : voter faisait partie de la palabre. Le vote y a aussi été utilisé pour le pouvoir, mais surtout contre tout pouvoir, pour brouiller toutes les cartes. Bref, voter était parfaitement réjouissant.

Les parlements « bourgeois », quant à eux, votent justement sans décider quoi que ce soit : les décisions sont prises avant le vote, par les centrales des partis. Le vote ne donne lieu, dans ces assemblées, à aucunes prétentions au pouvoir : le pouvoir, comme la décision, a son siège dans des antichambres moins exposées au public. Enfin, prétendre que la palabre, la parole libre, est celle qui s’exerce sans but, est bien le témoin de ce désarroi de gens sans buts, qui n’en veulent pas. Parler sans but n’intéresse pas particulièrement les assemblées qui jouissent des urgences dont l’histoire est l’accélérateur, et dont l’insurrection est la preuve. Les assemblées qui sont aujourd’hui les plus proches de cette définition – pas faite pour la décision, mais pour la palabre – sont les pseudo-débats télévisés, où il n’y a pas non plus de vote, et qui se veulent, non sans raison, les lieux privilégiés de la parole libre s’exerçant sans but.

Le Comité invisible trouve qu’il y a fort peu de décisions à prendre, si peu qu’il ne faut pas les prendre, mais que les décisions doivent s’emparer de nous. Je prends plusieurs milliers de décision par jour, et je cherche par ailleurs à prendre la décision qui contient toutes les autres. Il s’agit d’acquérir une maîtrise de ce qui est. Cette décision nécessite plusieurs assemblées générales de l’humanité, qui décident, pas nécessairement d’ailleurs par le vote, mais même de cela ce sont ces assemblées qui décideront. Une décision qui s’emparerait de moi est aux antipodes d’une décision qui me réalise, qui m’accomplit. Celle-là se projette, et se prépare. Voilà tout ce qui sépare la téléologie moderne de cette « insurrection qui vient », que je combattrai avec férocité si elle avait lieu dans le vaste monde que nous traversons en insatisfaits plutôt que dans l’imagination pauvre de quelques pauvres.



4. Le phénomène de ce petit ouvrage est étrange, parce qu’il est à la fois familier et étranger à chacun. C’est une flèche qui ne se trompe pas de direction. Elle est tirée avec force, mais sans portée. Elle se termine à nos pieds ou dans un nuage, dans le trop court et dans le trop vague, tant l’insurrection finale paraît absurde et peu souhaitable, à nous-mêmes qui souhaitons des insurrections.

La faiblesse de la méthode, l’ignorance très inquiétante de l’histoire, la perte de recul et de vue d’ensemble, sont les autres étrangetés d’un ouvrage qui mesure quelle est la distance entre les particuliers éparpillés d’aujourd’hui et leur propre insatisfaction, entre les moyens d’un constat qui n’a plus les moyens d’une analyse, et le dérisoire d’un projet qui a perdu son but.

C’est sans doute par cette infirmité qui s’est généralisée que ‘L’insurrection qui vient’ nous est suffisamment familier pour que nous examinions ce curieux objet si hostile au même ennemi que nous et où, pourtant, nous reconnaissons son influence à chaque pas.


Soucre les téléologues./ Pas-dupes
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julien



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MessagePosté le: Lun Aoû 25, 2008 8:08 pm    Sujet du message: Répondre en citant Télécharger le Message

Une autre critique:

A PROPOS DE DEUX DOCUMENTS : L’APPEL ET L’INSURRECTION QUI VIENT

Avertissement concernant la forme : Comme chacun sait, le langage n’est pas simplement communication, il est création : ainsi Elohim dit : « Une lumière sera » et c’est une lumière. (La Bible, Chouraqui.) Dieu nomme et en nommant, il fait advenir.
Ainsi, les rédacteurs nomment : « La situation qui nous est faite, nous l’appelons guerre civile mondiale » mais contrairement à Dieu, ils utilisent un vocabulaire déjà existant. Ainsi, si je dis : « j’appelle moissonneuse – batteuse un petit félidé domestique qui fait miaou », je risque de créer une certaine confusion et, de plus, comment vais – je appeler une moissonneuse-batteuse ? (Je reviendrai plus loin sur cette grave question)
Autre problème : en introduction de l’Appel, les rédacteurs préviennent : « Nous ne prendrons pas la peine de démontrer, d’argumenter, de convaincre. Nous irons à l’évidence. (…). L’évidence est ce qui se partage ou partage » Ce qui permet effectivement de faire l’économie des analyses qui en principe fondent l’usage de mots comme capital ou capitalisme ou monde, de phrases comme « la neutralisation est une caractéristique essentielle de la société libérale ». De plus, l’évidence partage deux camps : ceux qui partagent l’évidence et les autres. Et comme en plus l’évidence est « du coté du sensible » et non du raisonnement, toute critique, qui ne soit pas de détail, est par avance doublement délégitimée. Donc, en principe, je devrais arrêter là et c’est ce que j’aurais fait si mon rapport à ces textes ne passait pas par des personnes avec qui, me semble – t – il, j’ai à faire.

La discussion des évidences
Evidence n°1 : Tout est politique et l’origine du désastre réside dans la constitution de la politique en domaine séparé du reste de l’existence humaine.
« La politique pour eux est ce qui….se décide entre les hommes (…). L’économie, en découle logiquement : comme nécessaire et impossible gestion de tout ce qu’on a laissé à la porte de l’assemblée, de tout ce qu’on a constitué, ce faisant, comme non politique… famille, entreprise, vie privée, loisirs, passions, culture, etc. » et encore : « il y a concomitance entre l’apparition de la société (et de son corrélat : l’économie) et la redéfinition libérale du public et du privé ».
Il y a deux affirmations dans ce paragraphe : 1) la politique pour les modernes (verbatim : la politique classique) est du domaine de la décision. 2) De ce fait, tout ce qui ne ressort pas de la décision : famille, entreprise, vie privée, loisirs, passions, culture etc. est abandonné à la gestion (à l’économie).
On peut en déduire que la politique « non classique », souhaitée et promue par les rédacteurs du texte, concerne tous les niveau de l’existence humaine non seulement ce qui est du ressort de la volonté, mais aussi ce qui n’en est pas : les goûts, les sentiments, les croyances etc. (Dans ce cas la politique serait synonyme de sens).
Si on prend au sérieux cette affirmation, un tel cas de figure ne s’est produit qu’une fois dans l’histoire des sociétés humaines c’est le cas des sociétés de chasseurs cueilleurs (et encore, il s’agit d’une hypothèse, l’autre hypothèse étant que ces sociétés étaient sans politique).
Suit une définition du désert qui renforce cette déduction : la dépolitisation de la vie abstrait « les humains de leur monde, en les détachant du réseau de choses, d’habitudes, de paroles, de fétiches, d’affects, de lieux, de solidarités qui font leur monde.(…) Il n’est pas de société humaine séparée du reste des êtres ».Or, les seule sociétés connues dans lesquelles les humains n’étaient pas séparées du reste des êtres (plantes, animaux, djinns et autres nymphes), sont les sociétés magiques des premiers âges. Il est possibles que ces sociétés aient été les seules vraiment humaines, il est néanmoins difficile de les proposer comme alternative au capitalisme.
Il existe une autre hypothèse qui permet de sortit (momentanément) de l’impasse : on peut supposer que « tout est politique » signifie que tout est du ressort de la décision, ce qui est l’hypothèse de base des systèmes totalitaires.
La confusion s’accroît avec une définition de la politique qui est donnée p 18. Alors que nous croyions, ( d’après ce qui précède), que la politique était ce qui faisait monde, le texte nous dit : « La politique, en vérité, est plutôt le jeu entre les différents monde, l’alliance entre ceux qui sont compatibles et l’affrontement entre les irréconciliables ». Et là nous nous retrouvons devant la définition classique de la politique étrangère, l’alliance et la guerre.
(Je me demande si la tâche que je me suis imprudemment fixée : clarifier les évidences de façon à pouvoir les discuter, n’excède pas les forces humaines…)
Cependant le texte a raison sur un point : la question de la politique est bien LA question, mais non comme le croient les rédacteurs parce que les modernes ont limité la politique à ce qui pouvait être décidé, (par définition la politique ne concerne que la décision) mais bien parce que la décision a déserté les sociétés humaines et avec elle la politique c'est-à-dire la liberté. Le problème des hommes modernes est que, plus rien dans leur vie ne peut être décidé, ni par eux ni par personne, (non plus par le gros monsieur avec le chapeau haut de forme). Ainsi proclamer « il appartient à cette résolution de ne plus distinguer entre économie et politique » sans indiquer dans quel espace s’inscrit cette non distinction c’est parler pour ne rien dire, car pour pouvoir soumettre l’économie à la politique (soumettre, c'est-à-dire distinguer d’abord), il faut faire coïncider l’espace de l’ économie avec celui de la politique : c'est-à-dire instituer des communauté politiques capables de contraindre l’économie de façon à ce qu’elle redevienne objet de décision.



2° Evidence : Le capitalisme est une volonté
A la p.8 de l’Appel, les rédacteurs affirment qu’il ne faut pas voir l’ennemi comme un rapport qui nous fait face mais comme un rapport qui nous tient : « L’empire n’est pas une sorte d’entité supra terrestre, une conspiration planétaire de gouvernements, de réseaux financiers, de technocrates et de multinationales. L’empire est partout où rien ne se passe, partout où ça fonctionne, partout où règne la situation normale »
Or, à partir de là, et tout au long des textes, c’est exactement l’inverse qui s’écrit. Les rédacteurs emploient indifféremment, capital, capitalisme, civilisation ou empire, et le sens pris par l’un ou l’autre de ces termes est effectivement, celui d’une entité supraterrestre, une conspiration planétaire de gouvernements, de réseaux financiers, de technocrates et de multinationales. L’emploie à répétition de l’indéfini, ON, exprime l’idée de puissance tentaculaire et occulte.
« Le Capitalisme n’aurait pu triompher à l’échelle planétaire sans des techniques de pouvoir …Les techniques politiques du capitalisme consistent d’abord à briser les attaches où un groupe trouve les moyens de produire d’un même mouvement les conditions de sa subsistance et celles de son existence…c’est la raison politique qui commande l’incursion de la médiation marchande dans tous les rapports ». Puisque l’empire (le capital) est une volonté, il est un sujet qui nous fait face et non un rapport qui nous tient. (Le texte, et c’est assez déroutant affirme une chose et son contraire).
Il faut tout de même noter que si on nettoie la phrase ci – dessus de son emphase volontariste (le complot du grand capital) le factuel est correct : le capitalisme vampirise les systèmes les moins productifs et son expansion indéfinie se fait sur les ruines des sociétés qui l’ont précédées et des écosystèmes dont elles dépendaient, Rosa Luxembourg l’a analysé avec finesse il y a fort longtemps. Mais l’emphase volontariste exprime une erreur politique : la confusion entre le capitalisme et les forces politiques (classes, partis, états) dont la puissance et même l’existence dépendent de la poursuite indéfinie de son expansion. Ces forces là mettent effectivement en œuvre une politique avec tous les moyens classiques de celle – ci, des plus brutaux (guerre), aux plus bénins (règlements). D’ailleurs, c’est par des moyens politiques (lutte contre les franchises, les privilèges, les corporations) dont le le paradigme est les enclosures, que les bourgeoisies naissantes ont brisé les anciennes contraintes qui verrouillaient l’économie dans le social.
Une fois cette opération réalisée, c'est-à-dire, une fois instauré le libre jeu du marché, aucune politique ne peut plus freiner ni enrayer la machine, car son fonctionnement obéit à une loi et à une seule : la maximisation du profit. Cette loi est aujourd’hui mondiale et surtout elle est impérative : un agent qui ne s’y soumet pas disparaît. La liberté du gros monsieur avec le chapeau haut de forme ne s’exerce que dans la marge de manœuvre étroite permise par la logique du système : il est effectivement libre de prendre toutes les mesures pour contraindre la société à s’adapter aux exigences du capital, mais il ne pourrait pas faire le contraire, serait – il l’improbable synthèse de l’abbé Pierre et de Rcbin des bois.
Ainsi l’incursion de la médiation marchande dans tous les rapports n’est pas commandée par la raison politique, mais par la pure et néanmoins délirante raison économique.
L’affirmation que le capital est une volonté dotée d’une stratégie, contient (ipso facto), l’idée qu’il suffirait de changer de volonté et de stratégie pour arrêter la progression du désert, c’est le fondement même du réformisme…ainsi le texte, qui vomit le réformisme, est lui –même construit sur une analyse du capitalisme dont la conséquence logique est le réformisme…(ce n’est pas moi qui l’invente, c’est une question de cohérence)

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3° Evidence : Le chaos est révolutionnaire
L’Empire est engagé dans un processus de contrôle illimité : « Il y a un contexte général – le capitalisme, la civilisation, l’empire, comme on voudra -…qui non seulement entend contrôler chaque situation mais, pire encore, cherche à faire qu’il n’y ait le plus souvent pas de situation. ON a aménagé les rues et les logements, le langage et les affects et puis le tempo mondial qui entraîne tout cela, à ce seul effet. Partout ON fait en sorte que les mondes glissent les uns sur les autres ou s’ignorent. La « situation normale » est cette absence de situation ».
Si les mots ont un sens, voici la description d’un système totalitaire et même le pire de ceux que l’histoire a connu, car la SS et le Guépéou contrôlaient les actes et les paroles même dans le domaine le plus privé (la famille par exemple), mais ils n’avaient pas réussi à contrôler la pensée et encore moins les affects. « Car c’est là une clef du triomphe de l’empire : parvenir à tenir dans l’ombre le terrain même où il manœuvre…le plan sur lequel il livre la bataille décisive : celui du façonnage du sensible, du profilage des sensibilités ».
Et ce système totalitaire fait la guerre, « Les batailles menées par les grandes puissances ressemblent à un travail policier toujours à refaire- que ce soit au Burkina Faso, dans le Bronx du sud, à Kamagasaki, au Chiapas ou à la Courneuve-». la vérité du monde est dans la guerre civile mondiale, toutes les réalités complexes du monde sont rabattues sur une seule grille de lecture qui ressemble à un jeu vidéo, l’empire contre – attaque.
Nous avons donc affaire à un système totalitaire international qui mène une guerre civile mondiale. Naturellement, et même si « la masse des humains s’accommode à coup de mensonges, de cynisme, d’abrutissement ou de cachetons à cet ordre des choses» une telle oppression : « occupation policière », « terreur politique », provoque, chez les plus lucides, la haine et la colère, la « rage latente qui monte à tout propos ».
De l’autre coté, symétriquement, il y a tout ce qui est illégal : ainsi, la fraude dans les transport est identifiée à la production et à l’échange de semences, et tout ce qui est « désordre », des événements aussi divers que la résistance (Guingoin), l’émeute urbaine et la grève, le soulèvement de Kabylie et même les catastrophes naturelles sont réunis par leur nature d’évènement qui produit de la vérité en altérant notre façon d’être au monde.
De cette manière disparaît ce qui est la caractéristique majeure du système moderne d’aliénation : la complicité active de ceux qui en sont les victimes...Les grandes conquêtes de la classe ouvrière : la sécu, les assédic, la retraite, les congés payés, ont transformés les prolétaires en « ayant – droit », parallèlement, la modernisation de l’économie, mettant à leur porté ce qui était le seul apanage des riches (la consommation), les a transformes en consommateurs. Les victimes du système sont devenus ses garants solidaires. Et, c’est la première fois dans l’histoire.
Au lieu de partir de cette réalité là, qui est la clef de la puissance du système, les rédacteurs du texte préfèrent mettre en scène la politique fiction de « la guerre en cours » dans lequel tout désordre, tout dysfonctionnement est fantasmé en commune « Toute grève sauvage est une commune, toute maison occupée collectivement sur des bases nettes est une commune…ou radioAlice à Bologne en 1977 ». Logiquement, le rôle des communistes est de « faire progresser, de catastrophe naturelle en mouvement social, le processus de communisation, la construction du parti ». J’ai déjà entendu ça, dans les organisations gauchistes ; à l’époque on disait : « radicaliser le mouvement » ça consistait à faire monter les enchères, à refuser les compromis, à rechercher systématiquement l’affrontement avec les flics etc., etc.…et la GP parlait de « fascisation du pouvoir ». Avec un langage plus fleuri c’est toujours la même rengaine…et toujours le même si prévisible échec.
Le programme insurrectionnel est particulièrement instructif quant aux illusions qui le portent : les auteurs s’interrogent : « Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller les ondes radios et rendre à la neige le petit écran ? » Mais ça, c’est pas un problème camarade ! La vrai question c’est : pour quoi faire ? Et on croit entendre la réponse : pour réveiller les masses, té, pardi ! (L’autre question subsidiaire, c’est comment éviter de se faire écharper par les larges masses privées de leur télé, de leur ordinateur, et de leur week – end au soleil)
C’est une très vieille théorie, les masses sont à la fois terrorisées et abruties, il suffit de créer des conditions révolutionnaires et elles vont se réveiller et assumer leur rôle historique.
Et c’est exactement le discours de « l’insurrection qui vient » : « L’interruption des flux de marchandises, la suspension de la normalité et du contrôle policier libèrent des potentialités d’auto organisation impensable en d’autres circonstances…le mouvement ouvrier révolutionnaire l’avait bien compris qui a fait des crises de l’économie bourgeoise les points d’orgue de sa montée en puissance. Aujourd’hui, les partis islamistes ne sont jamais aussi forts que là où ils ont su intelligemment suppléer à la faiblesse de l’état ».
Que voilà une phrase intéressante ! Un vrai retour du refoulé : D’abord elle nous dit clairement que c’est la puissance de l’état qui fait obstacle à l’auto – organisation des masses. Ensuite, à moins d’imaginer que les auteurs (pardon, les scripteurs) du texte prennent les partis Communistes, Socialistes révolutionnaires ou Islamistes ( !) pour des formes d’auto – organisation des masses, ils nous disent l’inverse : que « l’interruption des flux de marchandises, la suspension de la normalité et du contrôle policier » laisse la voie libre, non à l’auto – organisation, mais à des partis totalitaires, militarisés et centralisés, ce en quoi ils démontrent qu’ils sont capables de temps en temps d’éclairs de lucidité.

L’Idée générale, le sensible et le déni du réel
En plus des erreurs politiques de fond que je viens d’indiquer sommairement : concernant la nature du capitalisme, de l’aliénation moderne, et les conséquences stratégiques qui en découlent, Il faut noter certaines caractéristiques à l’œuvre dans l’ensemble des deux textes.
Alors que les auteurs (pardon, les scripteurs), revendiquent le sensible, ils sont quasiment en permanence dans un rapport fantasmé au réel, cet élément est particulièrement perceptible à travers la pratique d’analogies superficielles visant à illustrer une idée générale : par exemple (p.97) « On a refoulé le peuple hors de ses campagne, puis hors de ses rues, puis hors de ses quartiers et finalement hors de ses halls d’immeubles, dans l’espoir dément de contenir toute vie entre les quatre murs suintant du privé ». Passons sur la forme active (on a refoulé), et « l’espoir dément » qui fait signe sans ambiguïté vers un Big Brother tout puissant…Il n’y a évidemment pas le moindre rapport entre l’exode des paysans hors des campagne parce que l’exercice de l’agriculture n’y est plus rentable, et les conflits territoriaux entre habitants concernant les halls d’immeubles…Quant au fait que le peuple soit refoulé hors des rues !...Peut être que les scripteurs du texte vivent dans une cave sans fenêtre dont ils ne sortent jamais…
Ou autre exemple « l’anti terrorisme et la suppression des derniers aménagements conquis en d’autre temps par le défunt mouvement ouvrier donnent le ton d’une mise au pas générale de la population » (p73). La formule « mise au pas générale de la population » est normalement utilisée pour décrire le verrouillage politique, social et institutionnel mis en œuvre par un régime autoritaire (si ce n’est totalitaire, en tout cas un état fort), souvent après des troubles ou une insurrection. Cela consiste en l’utilisation combinée de techniques de terreur visant les leaders (enlèvements, assassinats, tortures), de répression de masse visant les rassemblements et les manifestations (genre Tien an men : déploiement de l’armée, tirs à balles réelles, engins blindés), avec des mesures législatives : censure des publications, interdictions professionnelles, répression anti-syndicale etc.
Pour légitimer et donner un semblant de consistance à l’utilisation de cette « mise au pas… » Les scripteurs font l’amalgame entre l’anti terrorisme : politique d’état et mesures policières visant à empêcher ou réprimer des actions ayant comme objectif le massacre aveugle de populations civiles, et « la suppression des derniers…ouvrier » qui évoque les tentatives, assez peu efficaces des divers gouvernements (de droite et de gauche) pour adapter le code du travail (essentiellement) à l’affaiblissement du capitalisme français devant la concurrence internationale.
Dans tous les cas, le ton péremptoire et le style emphatique masquent mal la manipulation.
On n’en finirait pas de citer les amalgames abusifs qui sont la substance même de ces textes.
La passion de l’idée générale se manifeste dans le mépris de l’histoire dans sa densité, sa complexité, son fouillis existentiel, ses enchevêtrements de causes et d’effets, par exemple cette phrase (p28), qui fait l’analogie entre « la liquidation des sorcières » et la guerre menée par les multinationales de l’agro chimie contre les paysans, pour le contrôle des semences. Si les auteurs du texte s’intéressaient au réel, même un peu, à sa chair vivante, à son odeur, à sa couleur…ils sauraient qu’il n’y a aucun rapport, mais ils s’en foutent…
Le déni du réel est particulièrement évident dans la canonisation révolutionnaire des émeutes – spectacle de novembre 2005, l’émeutier de banlieue – chaussures Nike, pantalon Machin, blouson Truc- (je ne suis pas bien au courant des marques) sont, paraît – ils, caractérisés par « la haine de la société existante ». Vous n’en avez jamais vu de près camarades ! ce qui leur met la rage, ce n’est pas la haine du système, c’est de ne pas en profiter suffisamment…Ce qu’ils veulent c’est un appart, une bagnole, le ski l’hiver, la mer l’été, les voyages, les fringues de marque, les derniers gadgets, et éventuellement, au bout de 20 ans, la résidence secondaire : en gros un boulot sûr et bien payé. Pour quelques uns, plus imaginatifs, c’est plutôt le 15 pièces à Neuilly, la villa à Marrakech, la Porsche, et la bimbo avec la grosse poitrine. Ceux –là, ils ne veulent surtout pas de boulot, ils veulent juste que les flics se tirent des quartiers pour pouvoir dealer tranquilles.
Dans mon introduction, je posait la question : si vous appelez guerre civile la « situation qui nous est faite », comment appelez vous la vrai guerre civile ? Je veux dire quand les miliciens entrent dans un immeuble, qu’ils défoncent les portes, qu’ils égorgent la grand- mère, qu’ils violent la mère devant les enfants, qu’ensuite, ils la tuent à coup de pieds après l’avoir éventrée pour sortir le fœtus qu’elle avait dans le ventre pour jouer au foot avec, et qu’ensuite ils tirent les petits de dessous les lits et les abattent d’une balle dans la tête… vous appelez ça comment ?
Bon, ça suffit…on pourrait encore en faire des pages, mais j’en ai ras le bol !
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popo
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MessagePosté le: Jeu Jan 08, 2009 10:57 am    Sujet du message: l'appel Répondre en citant Editer/Supprimer ce message Télécharger le Message

je cherche ce texte que je n'arrive pas à trouver (l'appel)
qqun connait un lien MERCI!!!
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Invité






MessagePosté le: Jeu Jan 08, 2009 12:20 pm    Sujet du message: Répondre en citant Editer/Supprimer ce message Télécharger le Message

" D’ailleurs, si nous sommes d’accord pour affirmer que la résistance, c’est de la délinquance, nous refusons de retourner cette formule. Certes, ce sont dans les périphéries, où existent les plus grandes injustices et où persistent en même temps des liens communautaires, que se passent et devront se passer les velléités insurrectionnelles les plus grandes. Mais la figure du banlieusard en Nike et BMW ne doit pas être mystifiée. Combien sont-ils dans ces quartiers à vouloir transformer radicalement le monde ? Ce sont aussi pour certains des individus qui ont parfaitement intériorisé les normes dominantes et qui souhaitent arriver en haut, en faisant fi du fait que cela veut dire en laisser en bas. "

toujours le même discours et les mêmes amalgames... Tu nous parles d'abord de délinquance puis vient très rapidement "la figure du banlieusard en nike...". Bravo pour le lien entre délinquance et jeune de banlieue.
"combien sont ils dans ces quartiers à vouloir transformer radicalement le monde" sûrement plus qu'à Neuilly ou à trifoulli les oies, ou autant ou moins... Ce genre d'arguement n'a pas d'interêt.

etc etc.
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julien



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MessagePosté le: Jeu Jan 08, 2009 2:27 pm    Sujet du message: Répondre en citant Télécharger le Message

Lien pour la brochure Appel:
http://1libertaire.free.fr/Appel01.html

Quant à la question des amalgames:
Il existe tout un discours faisant l'apologie du banlieusard, comme il y avait la figure du prolétaire auparavant (dans une volonté prophétique de faire concorder la théorie de la « classe méprisée mais élue » avec la révolte effective ?). Bien sûr, ce sont dans les périphéries où existent les plus grandes injustices et où persistent en même temps des liens communautaires, que se passent et devront se passer les velléités insurrectionnelles les plus grandes. Les émeutes de 2005 étaient autrement plus efficaces que la lutte dite anti-cpe.

Mais l'insurrection passe aussi, me semble-t-il, par l’anéantissement de la pensée en terme de figures mystifiées, que ce soient celles du délinquant rebelle, du héros des barricades, ou du martyr, comme de la croyance en une classe élue et homogène. La révolution est un arrachement à ce qu’on est dans le Système, ce n’en est pas une conséquence.

Bien entendu, il est peut être plus urgent de s'en prendre aux amalgames habituels que tu sembles retrouver dans ce texte. Pour les références au Nike et à la BMW, c'est de la provoc et une référence à un texte qui prophétisait une révolution par ceux "qui portent des casquettes et des Nike et roulent en BMW". Mais aussi au consumérisme, qui me semble l'un des points fondamentaux de critique (et qui appelle à des pratiques anti-consuméristes).

Il est vrai qu'on parle par exemple souvent de connexions entre étudiants et quartiers (instrumentalisés?), alors même que ceux qui n'ont pas la même dégaine que les gentils étudiants sont refoulés des bâtiments bloqués et se font fliquer. Et peut-être que cette connexion (si connexion il y a à faire) se réalisera vraiment que quand une horde d’étudiants descendra spontanément soutenir des jeunes émeutiers d’un quartier en proie à la répression d’Etat -c'est du moins mon avis. Mais ce n'est pas une raison pour tomber dans la connerie inverse de mystification d'un stéréotype qui n'existe pas, le "banlieusard". Mais après tout, peut-être que ressurgissent ces amalgames malgré moi... Le poids de la propagande n'épargne personne.
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julien



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MessagePosté le: Ven Aoû 28, 2009 11:54 am    Sujet du message: Répondre en citant Télécharger le Message

Retour sur un aveuglement politique. L'affaire dite « de Tarnac »

par la guerre de la liberté

Avant-propos

Depuis longtemps déjà, le collectif signataire de ce texte s'oppose, sans concessions, aux vues politiques que partagent les prévenus de l'affaire dite de Tarnac. Personne ne peut nier que la qualification de terrorisme retenue contre ces derniers est aussi scandaleuse qu'absurde. Ceux qui connaissent toutefois nos positions, ne s'étonneront pas que l'idolâtrie soudaine qui entoure les théories issues de cette nébuleuse nous semble également condamnable, et ce, autant en raison d'une faiblesse critique évidente et d'un lyrisme parfois délirant, qu'en raison de l'usage intéressé qu'en font les pouvoirs politiques et médiatiques. Cette distinction demeure fondamentale. Seuls les membres d'un comité invisible maintenant exposé en pleine lumière, ainsi que l'automatisme du militantisme gauchiste continueront à y voir motif à « sacrilèges ».

Selon une doxa partagée, certaines positions développées ici apparaîtront tout sauf radicales. Précisément, notre collectif s'honore de n'avoir politiquement plus rien à voir avec les petits milieux que l'on considère comme radicaux, preuve éclatante même, pour certains, d'une « étrangeté révolutionnaire » plus que suspecte. Être désigné par ces milieux au nombre des pestiférés ne nous dérange pas outre mesure, surtout quand cela vient masquer utilement chez eux la mort lente d'une « radicalité » où le nihilisme et le poids mort du passé restent les dernières forces actives. Mais ce qui demeure subversif coïncide rarement avec ce que la paresse, l'ignorance, et surtout l'État, désignent comme tels. L'affaire de Tarnac en est la démonstration exemplaire.

La portée radicale des faits en cause est donc amplement surestimée par les subversifs et leurs incriminateurs. Ils y trouvent leur compte. Par ailleurs, il n'est jamais inutile de prévenir l'impatience légitime d'une jeunesse contre les impasses du nihilisme sacrificiel et des révoltes aveugles.

Pour le reste, rien, dans tout ce que l'on sait désormais de cette histoire, ne justifiera jamais la possibilité pour les prévenus de retourner en prison.

Toutes choses sont engendrées par la discorde.
Héraclite

Recette :
Prenez un petit serin, un peu agité, mais inoffensif.
Mettez-le en cage quelques mois, sans véritable motif.
Donnez toute l'audience possible aux piailleries du serin.
Quand la température est atteinte, libérez le.
… Attendez que les poussins libertaires reprennent en choeur les piailleries du petit dégustez bien refroidi.
Sarko le Toqué
Ritournelle circulant sur le net

Avec la fin de l'incarcération préventive du principal inculpé, l'affaire dite de Tarnac peut apparaître maintenant pleinement pour ce qu'elle n'a jamais cessé d'être dès le départ : une vaste pantalonnade politique comme la République sait en produire à intervalle régulier d'une décennie.

La farce « des caténaires sabotés » a toutefois ceci de remarquable que les premiers rôles, ont, avec brio, su tenir le ridicule que le scénario exigeait d'eux. L'État, sa police d'élite et sa justice, les inculpés et leurs bréviaires millénaristes, la servilité et l'ignorance journalistiques, les esthètes parisiens du verbe et les polisseurs de concept, tous, sans conteste, ont atteint des sommets de composition. Les réactions du parterre, enfin, ont montré que beaucoup semblaient avides de goûter aux camelotes idéologiques que les chauffeurs de salle, perchés de gauche à droite sur leurs tréteaux respectifs, écoulaient par lots déstockés à des prix imbattables.

Contrairement aux apparences, il est donc loin d'être assuré que la morale politique de la pièce ait été pleinement comprise, autant par ceux qu'elle visait directement, que par ceux qui, suivant la cohue des nouveaux apôtres, nous engagent maintenant, avec insistance, à prendre position sur un cas rappelant le scandale des lettres de cachets, quand ce n'est pas celui des affaires Calas ou Dreyfus[1Voir note 15, page 7 du présent texte.].

Avant toute autre considération, l'affaire est politique. Ce qui relèverait donc, au pire, de dégradations d'un strict point de vue judiciaire prend les allures d'un vaste complot terroriste du point de vue de l'exécutif[2En considérant ici qu'il existerait une séparation des pouvoirs idéale, mais évidemment inexistante, entre le politique et le judiciaire.]. La qualification des faits en actes « terroristes » est d'autant plus aisée que le pouvoir dispose, depuis 1996, d'un arsenal de « lois scélérates » lui permettant de métamorphoser les agissements de n'importe quels agneaux perdus en attaques de loups enragés. Les raisons de cette mutation, il faut le souligner, n'ont jamais été cachées. Depuis plus d'une année, l'Intérieur communiquait sur les pratiques d'une étrange nébuleuse ayant signé des textes comme Appel ou L'Insurrection qui vient . Aussi, bien avant le sabotage des caténaires, pour mieux signifier qu'on ne rigolait pas, on offrit à quelques protagonistes de cette mouvance de goûter au « confort » des geôles républicaines. Peu importe de savoir si notre Fouché en jupon n'a saisit précipitamment cette occasion que pour faire montre de zèle devant l'agité en chef et conserver son fauteuil menacé. Fort opportunément, Alain Bauer[3Criminologue. Partisan, en matière sécuritaire, de la « tolérance-zéro » américaine et des coups de triques. Après avoir découvert l'Insurrection qui vient, il rédige une note sur l'ouvrage à l'attention des plus hauts services de police.], en désignant l'Insurrection qui vient comme le condensé théorique d'un groupe prêt à passer à l'action terroriste, justifiait ses émoluments de mouchard moderne et, surtout, répondait aux choix d'une politique définie bien au-dessus de sa tête. Ces servilités policières, à laquelle se mêlent des règlements de comptes entre les différents services de renseignements liés à la fusion de la DST et des RG, ne sont pourtant que secondaires dans le retour annoncé, par presse interposée, de la terreur rouge.

Car, crise économique oblige, et suite aux grèves lycéennes des dernières années, notamment autour du CPE, le terroriste fondamentaliste, avec barbe et turban, sorti droit armé des caves de banlieues, n'était, à l'évidence, plus adapté à la situation. Dans la pantomime cent fois jouée du terrorisme social et politique, l'État dispose toutefois en coulisses de figures historiques interchangeables. Certes, le Parti communiste n'est plus en mesure de gérer les remous des masses prolétarisées ; son homologue trotskiste du NPA, à qui l'on déroule le tapis pour ses vertus démocratiques, peine toujours à occuper le poste. Reste que le péril rouge demeure attractif à l'affiche, surtout quand il s'agit de signifier aux amateurs éventuels que toute révolte, toute manifestation spontanée sortant des clous traditionnels de l'indignation militante, auront désormais les matraques de la police, le mépris des prétoires et les geôles de l'État comme interlocutrices directes.

Nombreux furent les naïfs qui, voyant l'État désigner aussi clairement l'ennemi, en conclurent à la forte teneur en subversion des écrits incriminés. Mais l'État n'a toujours pas la prescience orwellienne que beaucoup lui attribuent – après tout, il tape là où il peut –, et ce n'est sûrement pas la « mouvance autonome » qui constitue à ses yeux un danger réel. Le changement, ici, c'est que pour la première fois se trouvait placé sous un emballage littéraire et avant-gardiste, une partie des principes politiques plutôt sommaires que partage cette mouvance politique. Cet aspect formel, les divers éloges salonnards, une pente nihiliste se présentant sous une forme rédemptrice, la foi blanquiste dans les vertus libératrices des coups insurrectionnels enfin, n'ont pas peu contribué au succès des ouvrages cités, particulièrement auprès d'une jeunesse universitaire et de certains membres de la classe moyenne en pleine détestation culturelle de leur milieu d'origine.

Affirmer pour autant que ces ouvrages sont de nature à effrayer le pouvoir comme on ne l'aurait plus vu depuis longtemps tient de l'auto conviction du sacristain[4Propos tenu par le principal inculpé dans un entretien au journal Le Monde paru le 25 mai 2009. L'éditeur Eric Hazan estime pour sa part que « l'État péterait de trouille ».]. L'État a beau être de temps à autre affecté par des crises de delirium sécuritaire, à ce jour il continue plus à en jouer qu'à les subir. Depuis plus de trente années, au nom d'une guerre préventive, c'est contre un ennemi absent – ce qui ne signifie pas qu'il soit fictif –, qu'il progresse sur le terrain des conflits. La construction de menaces terroristes vient précisément combler cette absence d'opposition sociale et politique conséquente afin, on n'est jamais trop prudent, d'en dissuader la venue. Aussi, en faisant éplucher par ses services L'Insurrection qui vient, ce n'est pas le cauchemar de sa proche disparition que l'Etat a pu entrevoir, mais l'aubaine d'un catalogue où se trouvaient recensés les éléments d'une menace fantasmatique qu'il aime, en temps voulu, agiter sur les écrans de la pacification ordinaire. Bref, l'Etat a été faire ses courses ; et, à l'épicerie, sans qu'on en ait eu une conscience claire, il a été plutôt bien servi.

Gérer le chaos né de la misère est aussi une chose que l'Etat entend parfaire sans que les rejetons de la classe moyenne ou supérieure ne viennent chercher dans les soulèvements de banlieue de quoi embellir un romantisme ouvert aux leçons pratiques. L'Insurrection qui vient qui se présente comme une déclaration de guerre au quadrillage policier, quadrillage indéniable, mais que le livre, avec toute la sagacité historique qui caractérise les écrits gauchistes, assimile ni plus ni moins à l'occupation nazie, a donc été exactement pris au mot par l'État. Peu enclin à goûter les artifices du lyrisme autour de la violence rédemptrice, ce dernier pouvait alors débuter son jeu de marionnettiste en espérant vendre, à peu de frais, du terrorisme nouveau.

« Qui veut souper avec le diable doit se munir d'une longue cuillère », nous prévient pourtant le dicton. Pour l'avoir ignoré, par naïveté, par surestimation des forces que produit toute idéologie, ou convaincu que la parousie était proche, les inculpés en éprouvent désormais les conséquences fâcheuses.

La présence des principes idéologiques « d'invisibilité » et de « silence » qui obsèdent certains protagonistes de cette affaire – vestiges des tiqqounneries passées –, n'a, en outre, en rien arrangé les choses. Pour leurs auteurs, cette invisibilité et ce silence insistants procuraient des avantages littéraires et politiques non négligeables. En brassant large, et tout en ayant l'air de ne pas apposer un sceau de propriété sur tout ce qui, consciemment ou inconsciemment, travaillerait à saper ce monde, on répétait les gammes de l'avant-gardisme. On laissait croire également à la présence d'un vaste mouvement de contestation seulement soudé par ce qu'il désire abattre. Cette base idéologique confortait alors le flou et le trouble qu'affectionne l'État lorsque, à ses yeux, se profile le sentiment d'une menace. Car l'invention par l'État du complot terroriste, relayé par toute une technique et instruit par une longue expérience, s'accompagne toujours chez lui d'un autre thème, celui de l'ennemi caché.

À moins de croire aux vertus politiques du martyrologe, dès lors qu'on est désigné depuis plus d'un an par l'État comme ennemi potentiel et filé en conséquence, l'urgence est donc avant tout d'apparaître soi-même publiquement[5L'opération de dénonciation policière et médiatique de l'agissement suspect de « l'ultragauche » débute dès juin 2007]. Cela impliquait de faire tomber, en pleine contre-attaque, l'armature idéologique et les notions « d'invisibilité » et de « silence » qui lui sont attachées… Chose faite aujourd'hui ; mais à l'initiative de l'État, des lampes torches de sa police et du fracas médiatique.

La perte de la bataille médiatique est sans doute la seule chose que le pouvoir ait négligée un peu vite. Le règne du Bonaparte en talons hauts semble avoir une confiance assurée dans l'arbitraire policier et médiatique qu'il renforce un peu plus chaque jour. Reste que, politiquement, la possibilité d'opérer des blocages de réseaux n'a d'attraits que si l'on demeure convaincu de l'efficience des mythes avant-gardistes, des coups d'éclats sans issues de « la propagande par le fait », ou, encore, de certaines interprétations naïves de Mai 68, selon lesquelles le départ d'un mouvement social d'ampleur dépendrait des mèches et de l'endroit bien choisi où les s'allumer.


En lisant L'Insurrection qui vient, ouvrage d'une vérité rigoureuse et catastrophique selon le principal inculpé, on s'aperçoit bien vite que tout continue à baigner en pleine tiqqounnerie. Certes, le langage est beaucoup moins abstrait et philosophique ; il entend coller au plus près des émeutes de banlieues et des faits d'armes de l'autonomie dans ses affrontements de rue avec la police pour les présenter comme la marque d'une guerre civile en cours. La mystique nihiliste de Jacob Franck[6Pour un portrait et un résumé historique des pensées et actes de ce millénariste juif, voir les ouvrages de G. Sholem, Les Grands Courants de la mystique juive ; Sabbataï Tsevi : le messie mystique ; enfin, Le Messianisme juif : essais sur la spiritualité du judaïsme. Voir également : Avant-garde et mission : la tiqqounnerie sur le site www.laguerredelaliberte.org.] laisse la place au blanquisme : du couvent on passe à la caserne. Les idées qui parsèment l'ouvrage sont ainsi bien plus proches des thèmes classiques de l'extrême gauche ou du léninisme que de ce que la police, pour des raisons de marketing, et les journalistes, en toute ignorance, ont qualifié « d'ultra-gauche »[7La retape exigeant quelques retouches, cette « terreur » ne devait plus être qualifiée « d'extrême », mais « d'ultra », histoire d'insister sur le fait que la nouvelle marchandise, façon tube de dentifrice, surpasserait de loin l'ancien produit…]. Historiquement, l'ultra-gauche désigna l'opposition révolutionnaire et démocratique au léninisme et à sa vision absolutiste du parti démiurge. Parmi les courants les plus connus, on compte les conseillistes (Pannekoek, Korsh, Mattick), mais aussi, dans les années 50-60, en France, le groupe Socialisme ou Barbarie (Castoriadis et Lefort), ainsi que l'Internationale Situationniste. Sous la plume envoûtante du principal mis en examen, l'activité de ces groupes se ramènerait au délassement d'érudits ne sachant produire que des « inoffensifs volumes de marxologie »[8Entretien au journal Le Monde du 25 mai 2009.]. La confrontation directe avec le pouvoir semble procurer de puissantes émotions ; mais, comme l'évoquait en son temps Machiavel à propos de Savonarole, il est plutôt normal de rehausser ses prêches avec des couleurs vives. On peut aussi croire, selon une idée propre au romantisme et aux avant-gardes d'une fusion de l'art et de la vie, que si l'on a été placé en détention, c'est précisément au nom d'une existence exemplaire n'ayant que mépris légitime pour les activités séparées de la production intellectuelle. Il est vrai que la plupart des auteurs cités plus haut ne se sont jamais pris pour des prophètes. Ils n'ont pas cru non plus que ce qui manquerait le plus à l'époque ce serait des théologiens aptes à saisir que l'insurrectionalisme modernisé de Blanqui entrait dans les plans émancipateurs de la providence.

Un millénarisme convenu, présent également chez certains anarchistes et écologistes radicaux, traverse ainsi tout l'ouvrage. Pas une page où des sentences implacables de la rhétorique du désastre, de la catastrophe, du désert, des destructions négatives ou salvatrices, ne viennent secouer cet être écrasé par toutes les aliénations possibles qu'est l'homme ordinaire. Bourdaloue[9Le plus célèbre prédicateur de cour, avec Bossuet, du XVIIe siècle. ], allié à l'École de Francfort, vient sermonner des créatures finalement irréelles, vouées à leur perte parce qu'elles courent directement, par exemple, acheter du fromage quand la télé en fait la publicité. Il n'est pas jusqu'aux quelques références historiques positives soulignées par l'ouvrage qui ne soient, elles aussi, hantées par l'imaginaire de la destruction. Ainsi de la Commune de 1871, dont, en termes d'enseignements politiques, on doit seulement retenir que ses partisans ont su ne pas reculer devant la nécessité d'incendier, face à l'avancée des versaillais, quelques monuments et quartiers parisiens…

La perspective politique est à l'avenant. Face au délabrement en cours, il convient d'utiliser toutes les ressources de la démerde, vieille démangeaison anarchiste qui continue unilatéralement à voir dans les diverses formes de survies des résistances politiques exemplaires. Aux mensonges de l'État sur la menace des regroupements « barbares » du bas des tours – menace bonne à emporter une civilisation –, on n'oubliera pas, par exemple, d'opposer ses propres fantasmes, en soulignant notamment les aspects fraternels, subversifs, pour tout dire salvateurs, que les bandes, en regard de la solitude sociale, contiennent et propagent. Empli de la foi nécessaire aux missionnaires, « les invisibles » iront donc courir la banlieue nord de Paris pour peser l'âme de quelques « racailles » et déterminer si leur volonté d'en découdre ne serait pas l'effet d'une tiqqounnerie inconsciente[10Voir l'article du Monde daté du 16 juin 2009, « Villiers le bel au bord de l'implosion »]. Un même simplisme s'applique au projet global de libération. Feu sur les assemblées décisionnelles, leurs débats contradictoires et leurs palabres, elles qui n'ont toujours pas compris que l'apocalypse n'attend pas et que l'action prime les débats. Bref, les chefs décident. Le blanquisme connaît le chemin et le but. Les assemblées ne sont reconnues qu'au terme d'un processus de bouleversement global pour prendre la figure d'échanges fusionnels sous les cieux transparents du tout-social émancipé, rêve de mort d'un monde immaculé n'étant plus altéré par aucune scission.

Rien d'étonnant alors que la lecture des régimes occidentaux actuels épouse une orthodoxie usée jusqu'à la corde. La démocratie se confond avec la domination oligarchique présente. Elle est ce leurre qui détourne toutes les velléités de subversion en quête de l'édification de « communes », celles-ci devant se poser miraculeusement, après nettoyage insurrectionnel, sans que l'on sache véritablement à quelle nécessité politique elles répondent et comment pourrait se marquer leurs institutionnalisation[11Il y a des questions touchant à la fondation du politique et au pouvoir, posées par Machiavel, que ni Blanqui ni ses avatars léninistes, n'ont intérêt à examiner de manière sérieuse.].

Politiquement, la révolte est, à la finale, le moyen et le but. Jamais toutefois, en elles-mêmes, les révoltes n'ont transformé un monde. Privées, par nature, de débouchés politiques globaux, les révoltes sont attachées structurellement au monde qui les a fait naître et dont elles ne contestent que les points d'injustice les plus criants. Le temps des servitudes, en son cours régulier, se partage entre l'ordre de la domination et le désordre des révoltes. Soulèvements contre la fiscalité de la monarchie absolutiste, révoltes liées aux disettes et famines, rebellions contre l'arbitraire seigneurial et les privilèges aristocratiques, sont, par exemple, attachés à l'Ancien Régime comme la puce l'est au chien. En outre, les révoltes peuvent toujours se diriger aisément vers des terres politiques dont l'existence n'est nullement soupçonnée par leurs propagandistes.

L'État, quant à lui, en Grèce ou ailleurs, ne l'ignore pas. Certes, aucune contestation d'ampleur ne saurait surgir sans un puissant sentiment de révolte et d'injustice, ce qu'illustre parfaitement le brasier grec du mois de décembre dernier. Mais si la colère de la jeunesse grecque a impressionné, si elle a pu également provoquer en France quelques soucis au sommet qui a craint la contagion à la faveur des manifestations lycéennes et de la crise économique, nulle part n'est évoqué l'attitude de l'État devant un type de contestation que l'on croyait, en Europe, disparu depuis plus de trente ans. La réalité est que l'État grec n'a pas bougé. La légitimité du gouvernement en place étant déjà morte, il lui a suffi d'attendre que s'épanche une colère dont il n'ignorait pas, malgré quelques velléités spectaculaires ici et là, qu'elle ne remettait en cause ni la nature du régime ni les fondements centraux de son existence. Et si les partisans de « l'insurrectionalisme » ont l'air de savoir mieux que quiconque que révolte et colère n'attendent pas, ils ignorent toujours qu'un contexte historique ne se commande pas au pied et à l'œil ; que l'on ne peut toujours pas, pour ainsi dire, le sommer de s'aligner sur ses désirs de voir survenir l'ultime tabula rasa. Croire que toutes les consciences sont aujourd'hui chargées de dynamite pour que la plus légère commotion suffise pour en déterminer l'explosion relève de la myopie politique. « La situation est excellente »[12Entretien du principal inculpé au Monde du 25 mai 2009.]. Non. Le pouvoir n'est pas aux abois, encore moins au bord du vide. Et c'est précisément parce que tout atteste, qu'en haut, l'on peut encore beaucoup, et, qu'en bas, beaucoup semblent en vouloir encore, qu'une affaire comme celle de Tarnac peut exister. On pourra toujours le déplorer, mais ce qui est en jeu politiquement est du ressort de la lucidité, non du sentiment[13À cette heure, seul le pouvoir iranien peut légitimement se faire du souci. La contestation de la théocratie iranienne est toujours des meilleurs effets pour ceux qui n'ont pas renoncé au combat contre « l'infâme ». Michel Foucault, qui a pu voir dans le catéchisme de Khomeiny une chose que « …l'occident avait oublié depuis la Renaissance et les grandes crises de la chrétienté, c'est-à-dire, la possibilité d'une spiritualité politique… » doit se retourner dans sa tombe. Mais qui ignore que l'aura dont jouit l'analyste pointilleux du contrôle disciplinaire sur toute une partie de la gauche est exactement proportionnelle à la nullité de ses jugements politiques ?].

Salué par certains comme l'ouvrage explorant les possibilités pratiques de l'époque, L'Insurrection qui vient, loin d'avoir trouvé dans l'épisode grec confirmation de ses prédications, est ainsi ramené brutalement aujourd'hui aux impasses connues du blanquisme et de sa foi en la valeur politique absolue du soulèvement.

La cécité politique des « invisibles » et la grossièreté de l'État ne semblaient pas toutefois suffire au comique de la farce. Il y manquait encore le rôle des éternels laquais faisant, par la porte de service, une entrée fracassante. Difficile en effet d'être plus caricatural que les journalistes et certains intellectuels lorsque après avoirs entonnés la chanson du décervelage des Palotins de l'Intérieur, ils présentèrent, toute honte bue, le groupe des inculpés comme les modèles d'un conte rousseauiste ayant épousé le quotidien de bénédictins tout à leur bêchage méditatif ?

Certes, lorsque l'on connaît le temps d'investigation accordé à l'ignorance et à la domesticité journalistiques pour vendre de la feuille, on ne s'étonnera pas que la dictée préparée par le Parquet à l'issue des gardes à vues ait trouvé si bon accueil. Dans ce registre, le plus assuré reste l'incontournable Christophe Bourseiller et sa frimousse de « Petit ours brun », aussi à l'aise quand il joue le doulos médiatique, en tant que spécialiste autoproclamé du radicalisme de gauche, que lorsqu'il parade, en fin connaisseur des avant-gardes, pour affirmer, sans rire, que la revue Tiqqun fut la digne héritière de Dada…

Plus fébriles, parce que toujours prisonniers de leur nostalgie à l'égard de la position des intellectuels français d'antan, les penseurs et autres professeurs parisiens, se sont conduits, quant à eux, comme ils savent parfaitement le faire : en s'agitant partout pour masquer qu'ils ne sont, en réalité, nulle part. Premier à tirer, à charge, Michel Onfray : sorte d'envers symétrique, côté alternatif, des minauderies jouées, côté philosophies propres, par Luc Ferry et Alain Renaut. Premier à tirer, mais premier à rengainer lorsqu'il réalisa qu'il avait pris la balle dans le pied et que son inoffensive notoriété de penseur radical risquait d'attraper la jaunisse. Les « heideggériens de gauche »[14« L'heideggérien de gauche » est une espèce unique, observée, depuis Sartre, uniquement en France. Dans le reste du monde, il suscite soit une admiration sans faille, soit il apparaît comme une bizarrerie contre-nature, insaisissable dans tous les cas…] ensuite, Giorgio Agamben et Jean-Luc Nancy, subitement réveillés de leurs songes métaphysiques et, pour le premier, de son extase paulinienne, découvrant certaines vertus politiques des Lumières et des fondements du droit entériné par les Républicains du XIXe siècle, toute chose à laquelle ne les avait malheureusement pas préparés politiquement leur parangon[15Avec la fondation du Comité pour l'abrogation des lois antiterroristes (Calas), Agamben le paulinien est à présent en pleine ivresse voltairienne. En philosophie, les mélanges peuvent êtres nombreux et détonants, mais la conclusion politique, quant à elle, est plus souvent prosaïque : comme pour Foucault, cela finit souvent avec une sale gueule de bois …].

Une mention spéciale doit être accordée au tartuffe littéraire des clans branchés de la scène parisienne, Mehdi Belhaj Kacem. Non content de vendre un temps ses petits trucages littéraires aux cotés de la revue Tiqqun en y voyant le terrain d'une respiration avant-gardiste bonne à émoustiller toutes les orphelines du situationnisme chic, il se livre désormais à un éloge appuyé des tribus de la gauche heideggerienne, y décelant, aux cotés d'Althusser, de Sartre, ou de Zizek, ce que la philosophie française aurait produit politiquement de plus brillant depuis des décennies. Pour les autres, qui ont eu le tort il est vrai de s'êtres montrés plus lucides dans la critique de la domination totalitaire, précisément en faisant « l'appoint conceptuel de la démocratie », on est heureux d'apprendre, à l'instar du principal inculpé, qu'après tout, ils ne sont jamais que des « philosophes tout à fait secondaires »[16Entretien au Nouvel observateur du 27 mai 2009.].

Ne pouvaient manquer à l'appel, enfin, les staliniens et trotskistes de services : Alain Badiou évidemment, dernière relique exposée avant embaumement de la châsse ; Éric Hazan ensuite, glorieux éditeur des tiqqounneries, poussant l'ardeur jusqu'à publier ce même Badiou, afin de rappeler aux ingrats et aux ingénus la valeur des pensées politiques et stratégiques de Mao. Misère…[17Alain Badiou, Mao. De la pratique et de la contradiction. Éditions La Fabrique]

Le pompon du radicalisme échevelé revient toutefois au philosophe Alain Brossat, trop heureux de s'ériger en critique pur jus quand il pointe la mièvrerie démocratique, humaniste et bourgeoise, du soutien de ses collègues et des familles face « à la guerre civile qui fait rage et à l'imminence avérée d'un nouveau 1789 »[18Alain Brossat, Tous Coupat, tous coupables. Quant au « 1789 avéré » : par qui ? Imminent : à quelle heure ?]. Sa thèse, toute en béton armé, repose sur la validité générale des thèmes de l'Insurrection qui vient, ce Que faire ? moderne appuyé, non sur une stratégie léniniste de prise du pouvoir, mais sur l'appel à la désertion et à la résistance subjective, ferments d'une ingouvernabilité elle-même grosse de toutes les promesses. Brossat n'a pas cru bon d'étudier de près les effets politiques plutôt minces du stoïcisme, encore moins les contradictions d'un rêve vieux de deux siècles fortement réactivé dans les années 70. Pour lui, la ligne de défense générale adoptée par la majorité des soutiens aux prévenus devrait donc être renversée. La détérioration des caténaires se justifie pleinement, car face à « l'absence d'un peuple gréviste », et dans l'attente de « la grève générale », les martyrs de la cause doivent courir à la tâche et montrer à un prolétariat momentanément abruti les chemins du blocage libérateur. On voit aujourd'hui le résultat du calcul… N'accablons pas pour autant le soldat Brossat ; comme ses actes seront sans nul doute à hauteur de ses écrits et de ses espoirs, il ne saurait tarder à immobiliser à lui tout seul, au nom d'un sacrifice socialement utile, l'ensemble du campus de Paris-VIII

Comme le montre l'exemple de Brossat, il ne fait pas mystère qu'un certain radicalisme, tout en ne partageant pas nécessairement les prémisses et conclusions des inculpés, se trouve surtout indigné par la forme de soutien dont ces derniers ont fait l'objet. Avec l'aide apportée par certains politiciens (Voynet, Cohn-Bendit, Mamère Braouzec, Hollande, etc.), le blasphème de la compromission guette. Tenir le point de vue radical dans sa pureté implique en effet de coupler la figure de l'Enfermé à celle d'un debordisme intraitable, posture qu'a justement occupée, sans surprise, le principal accusé.

Voilà donc les protagonistes confrontés, malgré eux, à un soutien apporté par tout ce qu'ils ont le plus vomi au monde, et ce dans les termes d'une défense des règles de l'État de droit. Les contradictions qui en ressortent n'explosent désormais qu'à la tête des inculpés et de tous ceux qui, par ignorance politique et historique, ont toujours voulu ramener régimes libéraux et régimes totalitaires sur un même plan. L'antidémocratisme affiché ou latent qui traverse L'Insurrection qui vient, et qui hante ses zélateurs, leur a toujours interdit en effet de comprendre quoique ce soit à la démocratie qu'ils assimilent, non sans mauvaise foi, avec les actuels régimes oligarchiques occidentaux. Aidée de l'instrument du « droit bourgeois », elle serait ce piège qui, neutralisant l'avènement de « l'égalité réelle », écarte les couches dominées de la quête d'une fusion du social et du politique, d'où, naturellement, le second doit disparaître.

Mais la démocratie n'est pas née avec l'avènement de la bourgeoisie et du capitalisme. Elle possède une histoire plus ancienne, jalonnée de manière spontanée et sauvage, non par des interventions d'État, mais par la volonté des dominés d'accéder, à leur tour, à une véritable vie publique. Depuis la Révolution française, les plus hauts membres de la bourgeoisie et du monde politique ont ainsi tout fait pour freiner ce désir démocratique dans lequel ils ont vu, et voient encore, une menace aussi grande que la remise en cause des rapports sociaux instaurés par le capitalisme. Aussi, pas plus que les régimes politiques ne sont la pure expression d'un rapport de classe, les nouvelles règles institutionnelles et juridiques instaurées par les révolutionnaires du XVIIIe siècle ne sauraient se réduire à un leurre destiné à maintenir dans les fers les classes inférieures. La victoire des Lumières sur les principes du droit divin, l'égalité de la loi substituée aux principes hiérarchiques et coutumiers, le rejet de toute autorité transcendante dans l'organisation des affaires humaines, la proclamation de droits naturels imprescriptibles de l'homme en matière de libertés individuelles, de conscience, de presse, de circulation, constituent l'un des plus grand effort d'émancipation qu'ait pu connaître à ce jour l'humanité. Les libéraux se sont certes attachés immédiatement à restreindre la portée pratique de ces principes, en séparant notamment citoyens actifs et passifs. Marx, à raison, à pu aussi souligner le décalage complet entre la réalité ouvrière d'alors, totalement désolée, et l'esprit général de ces doctrines[19Toutefois, contrairement à ces épigones futurs, il a toujours manifesté une grande sympathie envers l'œuvre de la Révolution française, y voyant le prélude nécessaire à toute révolution socialiste, et jugeant, par exemple, ses apports en matière de libertés comme des acquis permanents, de valeur intrinsèque.]. Toutefois, les bases universelles d'une égalité politique et juridique travaillaient maintenant une société qui n'a pas cessé, depuis lors, de les prendre au mot. Durant tout le XIXe siècle, en Europe, sous la poussée irrésistible d'une exigence démocratique, l'idée de faire entrer dans la réalité les principes de droit inaugurés en 1789 – et par conséquent la possibilité d'en conquérir de nouveaux –, fut ainsi autrement plus active que l'image du communisme. En Europe de l'Est, un siècle plus tard, la redécouverte et la réaffirmation de ces mêmes droits face aux mensonges sanglants du stalinisme a eu raison de manière définitive de sa légitimité.

On pourra toujours invoquer, et à propos, les violations courantes du droit, les ruses et les mensonges réguliers de la domination, reste que les régimes occidentaux reposent quant à eux, pour l'instant encore, sur l'esprit des doctrines juridiques proclamées lors des révolutions américaines et françaises. C'est la raison pour laquelle le déni méprisant de ces principes, au centre des fantasmes de l'insurectionnalisme et de son extase pour chaque proclamation de violence abstraite, épouse, sans même s'en apercevoir, les haines sécuritaires des entreprises étatistes actuelles.

Mais n'était ce pas trop demander aux héritiers des sarcasmes marxistes et anarchistes sur la vacuité des « droits bourgeois », de saisir que tout pouvoir désireux d'instaurer aujourd'hui un contrôle renforcé, voire total, doit, de façon prioritaire, supprimer ou vider de toute substance les principes philosophiques et juridiques promus par les Lumières ? Pour préserver la puissance impérialiste des États-Unis et défaire le rapport de force qui s'était constitué à la faveur des années 60, la contre-offensive politique et morale lancée par les néo-conservateurs américains n'a visé à rien d'autre. En France, aux fins d'abattre toute barrière juridique et institutionnelle contraire aux objectifs de ses intérêts immédiats, l'État rêvé du petit caporal de Neuilly escompte un succès comparable. L'affaire de Tarnac, après bien d'autres inculpations toutes aussi arbitraires, quoique moins médiatisées parce que faisant l'ordinaire des exils banlieusards, des protestations lycéennes et des rafles de sans papiers, ne fait qu'illustrer à nouveau ce processus dément.

À l'indifférence publique que connaissent les régimes occidentaux, on n'oppose pas pour autant l'épuisement d'idéologies traversées de part en part d'attentes eschatologiques. C'est toujours ne pas vouloir comprendre que la Révolution française, marquant l'étape finale d'un temps où la croyance religieuse cessait d'être politique, nous entrons désormais, suite au désastre des idéologies révolutionnaires dominantes, en un temps où la croyance politique cesse d'être religieuse. Là se trouve le socle véritable d'une défense moderne des Lumières : non pas la reprise naïve d'un progrès historique de la raison à travers un chemin linéaire, mais l'absolue nécessité de se déprendre de toute idéologie.

Si mouvement d'ampleur il doit y avoir, à la faveur du chaos économique ou de toute autre conjoncture, ni les tenants de l'avant-gardisme, ni les prophètes de l'apocalypse, encore moins l'État, son colosse bureaucratique et ses experts stipendiés, ne seront en mesure de déterminer où, quand et comment, elle se produira. La banalité de ce constat ne sera pas non plus tourné par l'obsession de la question de l'organisation chez les « invisibles », obsession qui ne peut exister que parce que l'on est assuré ici que « la » révolution se fera dans l'heure et que la dernière limite qu'elle puisse encore rencontrer dépend des solutions à apporter à des problèmes d'ordre tactiques et techniques. Il existe bien une dialectique complexe entre spontanéité et nécessité d'organisation dont Mai 68, pour ne citer que le dernier grand mouvement de contestation historique, a dû régler rapidement les frais. Reste que la Bastille ne fut pas prise sur ordre, et que les révolutions de 1830 et 1848 n'ont suivies aucun plan préconçu; la Première Internationale n'a pas ordonné en 1871 la prise des canons de la butte Montmartre ; Février 1917 n'est pas le fruit d'un complot bolchevick ; Mai 68, enfin, n'est pas une opération militaire déclanchée par Guy Debord depuis un comptoir du quartier Latin. Il n'existe ni voie royale ni terrain de lutte privilégié par où une révolution prendrait un aller direct vers les paradis escomptés. Aucun express ne nous n'emmènera vers la félicité.

Ce que l'on peut savoir, par contre, c'est que toute révolution qui n'inscrirait pas son combat dans l'horizon démocratique dessiné par la modernité en foulant aux pieds les libertés élémentaires conquises en 1789 au nom de l'individu commencerait, d'emblée, par dévorer ses propres enfants.

La défense de ces principes ne saurait toutefois se confondre pour nous avec ce qui fait le fond commun des argumentaires libéraux pour justifier la valeur indépassable des « démocraties représentatives » face aux dominations tyranniques et totalitaires. La pauvreté de la pensée politique libérale réside précisément dans la confusion permanente qu'elle opère entre champ juridique et vie politique, le respect du premier assurant intégralement les libertés collectives visées par la seconde. Il n'est aucunement besoin d'aller très loin pour comprendre que la reconnaissance indispensable des libertés individuelles s'accorde aisément avec l'absence, pour une écrasante majorité, de toute vie politique concrète.

Notre attachement à la démocratie directe ne relève pas plus d'une certitude métaphysique qu'elle ne dérive d'un quelconque déterminisme historique. Si l'aspiration démocratique hante la modernité occidentale comme un spectre chaque fois exorcisé, elle ne désigne qu'un horizon politique parmi d'autres ; et, jusqu'à présent, rien dans l'histoire, n'a interdit aux pouvoirs d'État, devant une telle menace, de recourir aux expédients les plus terribles. La légitimité du régime démocratique ne doit donc pas grand-chose à l'examen moral de son essence en tant que plus mauvais ou meilleur système. En termes de stricts intérêts institutionnels et sociaux, la démocratie s'offre avant tout aux dominés comme le cadre politique garantissant à tous un accès égalitaire à la vie publique. C'est par ce côté que l'espoir libéral d'un bonheur social cantonné aux sphères privées et professionnelles, celui C'est par ce côté que l'espoir libéral d'un bonheur social cantonné aux sphères privées et professionnelles, celui « de la jouissance paisible de la seule indépendance privée » selon Constant, ne cesse plus de s'épuiser. Séparée de tous liens d'avec une liberté publique entière, l'assurance du bonheur privé est devenue en effet la prison existentielle des modernes. Ces derniers, soumis à un affairement continuel, par mépris de la condition première de l'homme (le fameux animal politique d'Aristote), et par abandon de leur souveraineté, entretiennent malgré eux les bases d'une servitude qui ne fait qu'accumuler dégoûts, peurs et ressentiments.

Quel que soit le système social et économique en place, une vie démocratique digne de ce nom sera donc toujours un temps arraché aux contraintes de la vie privée et de la production. Réduire au maximum, comme l'énonçait le Marx du Capital, les moments de survie de ces contraintes au profit d'un temps collectif émancipé, demeure l'enjeu central de l'époque. Certes, à sa manière, le capitalisme s'en charge ; avec toutefois ce résultat aujourd'hui catastrophique de voir un lumpenprolétariat condamné aux loisirs forcés d'un chômage plein ou partiel, chronique, cependant que tous les autres, dont les professions ont été transformées en machines démentes à faire de l'argent, sont réduits sans relâche à l'esclavage d'un travail accablant – jusqu'à ce qu'ils s'écroulent à la tâche comme les bêtes de somme tombent sous leur fardeau.

Obtenir le bénéfice, pour tous, de l'oisiveté du temps politique – jusqu'alors apanage aristocratique –, et se débarrasser de la charogne divine dont les effluves n'ont pas cessé d'empuantir l'atmosphère des deux derniers siècles : dans le lourd héritage occidental, entre Athènes et Jérusalem, entre raison et révélation, notre choix ne porte à aucune équivoque. Que, pour une fois, ce soit la première qui vienne de se rappeler de sa grandeur laisse peut-être présager quelques espoirs plus prometteurs.


La Guerre de la liberté

[1]Voir note 15, page 7 du présent texte.

[2]En considérant ici qu'il existerait une séparation des pouvoirs idéale, mais évidemment inexistante, entre le politique et le judiciaire.


[3]Criminologue. Partisan, en matière sécuritaire, de la « tolérance-zéro » américaine et des coups de triques. Après avoir découvert l'Insurrection qui vient, il rédige une note sur l'ouvrage à l'attention des plus hauts services de police.


[4]Propos tenu par le principal inculpé dans un entretien au journal Le Monde paru le 25 mai 2009. L'éditeur Eric Hazan estime pour sa part que « l'État péterait de trouille ».


[5]L'opération de dénonciation policière et médiatique de l'agissement suspect de « l'ultragauche » débute dès juin 2007


[6]Pour un portrait et un résumé historique des pensées et actes de ce millénariste juif, voir les ouvrages de G. Sholem, Les Grands Courants de la mystique juive ; Sabbataï Tsevi : le messie mystique ; enfin, Le Messianisme juif : essais sur la spiritualité du judaïsme. Voir également : Avant-garde et mission : la tiqqounnerie sur le site www.laguerredelaliberte.org.


[7]La retape exigeant quelques retouches, cette « terreur » ne devait plus être qualifiée « d'extrême », mais « d'ultra », histoire d'insister sur le fait que la nouvelle marchandise, façon tube de dentifrice, surpasserait de loin l'ancien produit…



[8]Entretien au journal Le Monde du 25 mai 2009.



[9]Le plus célèbre prédicateur de cour, avec Bossuet, du XVIIe siècle.



[10]Voir l'article du Monde daté du 16 juin 2009, « Villiers le bel au bord de l'implosion ».



[11]Il y a des questions touchant à la fondation du politique et au pouvoir, posées par Machiavel, que ni Blanqui ni ses avatars léninistes, n'ont intérêt à examiner de manière sérieuse.



[12]Entretien du principal inculpé au Monde du 25 mai 2009.



[13]À cette heure, seul le pouvoir iranien peut légitimement se faire du souci. La contestation de la théocratie iranienne est toujours des meilleurs effets pour ceux qui n'ont pas renoncé au combat contre « l'infâme ». Michel Foucault, qui a pu voir dans le catéchisme de Khomeiny une chose que « …l'occident avait oublié depuis la Renaissance et les grandes crises de la chrétienté, c'est-à-dire, la possibilité d'une spiritualité politique… » doit se retourner dans sa tombe. Mais qui ignore que l'aura dont jouit l'analyste pointilleux du contrôle disciplinaire sur toute une partie de la gauche est exactement proportionnelle à la nullité de ses jugements politiques ?



[14]« L'heideggérien de gauche » est une espèce unique, observée, depuis Sartre, uniquement en France. Dans le reste du monde, il suscite soit une admiration sans faille, soit il apparaît comme une bizarrerie contre-nature, insaisissable dans tous les cas…



[15]Avec la fondation du Comité pour l'abrogation des lois antiterroristes (Calas), Agamben le paulinien est à présent en pleine ivresse voltairienne. En philosophie, les mélanges peuvent êtres nombreux et détonants, mais la conclusion politique, quant à elle, est plus souvent prosaïque : comme pour Foucault, cela finit souvent avec une sale gueule de bois …



[16]Entretien au Nouvel observateur du 27 mai 2009.



[17]Alain Badiou, Mao. De la pratique et de la contradiction. Éditions La Fabrique



[18]Alain Brossat, Tous Coupat, tous coupables. Quant au « 1789 avéré » : par qui ? Imminent : à quelle heure ?



[19]Toutefois, contrairement à ces épigones futurs, il a toujours manifesté une grande sympathie envers l'œuvre de la Révolution française, y voyant le prélude nécessaire à toute révolution socialiste, et jugeant, par exemple, ses apports en matière de libertés comme des acquis permanents, de valeur intrinsèque.


source : http://laguerredelaliberte.free.fr/rev3/rev3art1.php
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julien



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MessagePosté le: Ven Jan 08, 2010 11:03 am    Sujet du message: Répondre en citant Télécharger le Message

http://infokiosques.net/spip.php?article766

« L’Insurrection qui vient », construction identitaire et alternative existentielle

par Alain C.



Ce texte n’est pas une étude critique des thèses exposées dans le livre L’insurrection qui vient (IQV), ni une tentative de « démontage théorique » de celui-ci. L’idée m’est d’abord venue de l’aborder ainsi, et je ne suis sans doute pas le seul. Bien des choses avancées dans ce livre pourraient en effet être discutées. Mais rapidement, j’ai eu le sentiment de l’inutilité de cette démarche. Ce sentiment, cette intuition plutôt était celle de l’impossibilité du dialogue avec ce livre, ou d’un dialogue toujours rompu en un point déterminé. J’ai eu le sentiment décourageant que ce texte ne pouvait pas être critiqué : il m’a semblé qu’autre chose était en jeu, qui n’était pas quelque chose dont on puisse discuter, pas une simple divergence de vues, que ce qui était central dans le texte n’était pas ce qui y était affirmé, mais l’affirmation elle-même.
Cette volonté rageuse d’affirmation, c’est ce qui donne sa force au texte, mais aussi sa raideur, c’est ce qui le rend imperméable au dialogue. Je n’y vois pas seulement un effet de style, mais une structure profonde, propre à tous les énoncés doctrinaux.
Il m’est donc apparu ceci : si l’IQV défend bien des idées, une vision du monde ou un projet politique, ce qu’expose ce texte est toujours conditionné par l’affirmation d’une identité. C’est sous cet angle que je l’aborderai.


L’identité et ses propriétés

Il n’est pas nécessaire de définir ce qu’est une identité pour la connaître, pas plus qu’il n’est nécessaire de définir un chat pour savoir ce qu’est un chat.
Un individu peut avoir des tics, c’est un individu ; mille individus qui ont les mêmes tics, cela peut-être une coutume ou une épidémie ; mille individus qui défendent un tic, c’est une identité.
Une identité, c’est ce qui fonde un groupe en permettant à chaque individu qui s’y implique de se définir activement à travers elle. Pour l’individu, c’est une démarche de sujétion active qui lui permet de revendiquer cette identité. En retour, l’identité confère à l’individu le bénéfice d’un renforcement subjectif. Le bénéfice le plus simple est de pouvoir dire : « Je suis », et surtout « Je ne suis pas » ceci ou cela.
Une identité se distingue par des contiguïtés, des frontières, des confins. Il y a Nous et les autres, qui se définissent par rapport à Nous.
L’identité veut être repérable. D’où gestes, costumes, paroles et leur utilité directe : assurer la visibilité, le tranchant de l’identité. De ce point de vue, il est assez évident que les masques ne sont pas là pour cacher des visages, mais pour manifester une identité.
Une identité, ça ne résout rien, mais ça a réponse à tout. Face à tout problème, toute contradiction, toute mise en danger, elle réagit spontanément, avec pour seules finalités sa sauvegarde et son renforcement. Comment se distinguer, comment trancher, comment reconstituer autour d’elle l’ordre scénographique de son monde : elle répond à tout ceci avec la promptitude d’un réflexe vital.
L’ordre scénographique de son monde : aucune identité ne repose sur une simple vision du monde, mais sur une mise en scène active de celui-ci. Le monde est activement construit comme un récit, au sein duquel l’identité joue un rôle éminent ou tragique. L’identité déteste le superflu, l’indéterminé, ce qui ne permet pas de juger ou de prendre position. L’identité aime l’ordre. « Mettre de l’ordre dans les lieux communs de l’époque. »
Pour l’individu qu’elle habite, l’identité est toujours à construire. Quelque chose échappe toujours à la parfaite identification de l’individu : il y a toujours des failles, toujours de nouveaux renforcements à créer. L’identité est toujours une quête d’identité.
L’identité occulte l’ennemi sitôt qu’elle le fait paraître. Parce qu’elle le fait paraître selon ses propres besoins scénographiques, elle parvient à le désigner, mais pas à le connaître. Elle en polit aussitôt les aspérités contradictoires et superflues. L’ennemi n’est comme toute autre chose que prétexte à sa propre confirmation. L’identité, en ceci comme ailleurs, sélectionne.
L’identité, trouvant en elle-même tout ce dont elle a besoin, ne sent pas ses propres limites : elle est semblable en cela à l’alcoolique ou au drogué, gueule de bois et descente en moins. Une identité, c’est l’ivresse permanente du Moi.
Désir de l’unité du Moi, de la mise en conformité des idées et de la vie, horreur du doute et de l’informe, besoin d’affirmation, de cohérence, cohésion, contraction : identité.
Une identité ne peut, sans se mettre en danger, se connaître comme identité. Que les philosophes du XVIIIe siècle aient pu montrer les gestes de la religion comme des gestes, c’était la preuve d’une fêlure irrémédiable dans l’identité chrétienne. Et vice versa.
Une identité, objet social, a son utilité propre dans l’économie du social. En particulier, les identités marginales jouent un rôle de vaccin pour l’identité globale (la société), qu’elles aident à se redéfinir et à se renforcer. Le christianisme n’a pas survécu longtemps à la fin des hérésies qu’il a lui-même produites. Et vice versa.
L’identité est une réalité cognitive ancrée dans des individus, mise au service de besoins sociaux particuliers.
Etc., etc.
Au début était le Moi

Ce bref détour un peu aride et forcément incomplet par la description générale de ce que j’entends par le terme d’identité permet de saisir un peu mieux celle qui se manifeste dans l’IQV.
On comprend en particulier pourquoi elle est si attachée aux problématiques du Moi : c’est qu’elle a quelque chose à en faire. L’IQV est une offre d’identité. Elle se sent en mesure de proposer un projet de vie à des Moi à la dérive. Ce qu’elle offre, c’est moins un projet politique qu’une alternative existentielle.
Ce qui était explicite dans l’Appel, à savoir la volonté de constituer des groupes idéologiquement et existentiellement distincts et cohérents, se retrouve à l’état dilué dans l’IQV, dans une version « grand public ». Le propos est cependant toujours le même : convaincre, appeler, rallier. Le premier renforcement auquel songe l’identité, c’est le renforcement numérique. « On n’est pas assez nombreux » reste son perpétuel lamento. Il faut sans cesse convaincre, balayer les objections, acculer les autres groupes à la reddition : convertir.

Pour ce faire, pour rendre cette offre crédible et nécessaire, L’IQV trace d’abord le tableau d’un monde en ruines. Les sept cercles de l’Enfer ne sont pas de trop pour décrire cette ruine matérielle et spirituelle. Matérielle d’abord, et cela tout le monde le sait, les images de la catastrophe encombrent les écrans et les statistiques. Mais « spirituelle » surtout, car c’est bien la déliquescence supposée du sujet qui offre un espace propice à la reconstruction identitaire proposée. On ne rebâtit que sur des ruines. Et donc la première figure de l’enfer, c’est le Moi-tout-seul, le sujet isolé et sa fière devise, « I am what I am ». Et derrière lui, le sujet véritable, souffrant, inadapté, déprimé, qui ne se ressaisit de sa propre réalité que dans la révolte, c’est-à-dire dans l’endossement de l’identité proposée. « Rejoins-nous, et tu seras sauvé ».
Alternative existentielle, l’IQV a besoin de présupposer un « présent sans issue », afin de barrer le passage aux Moi qui seraient tentés de s’accommoder de cet insupportable monde, de s’y trouver des niches. Il leur faudra au contraire traverser avec dégoût les cercles de l’Enfer, afin de trouver le Paradis d’un projet, d’un but, d’une certitude : un choix de vie.

La traversée des cercles de l’Enfer et le projet auxquels elle mène relève de cette dynamique de récit propre à l’identité, conçue comme sujet actif et central du monde : c’est elle seule qui lui donne le sens dont il est par lui-même dépourvu.

Je ne manquerai pas de signaler au passage mon accord relatif avec la définition du Moi comme point de passage d’une expérience singulière et collective du monde, et la rapide critique du coinçage identitaire dont elle est assortie. Je regrette simplement que les conséquences n’en aient pas été tirées. Je regrette surtout que cette définition ne s’étende pas à ce qui détermine socialement le Moi, mais se borne à en faire une chose neutre, une subjectivité pure égarée dans un monde socialement indifférencié. Et l’oubli de tout ce qui fait que le monde est pour certains « Moi » moins ce qui les traverse que ce à quoi, perpétuellement, ils se heurtent.
Cependant, l’expérience singulière comme réalité du sujet disparaît très rapidement derrière la valorisation du « lien ». On ne l’a donc détaché un instant, le Moi, que pour lui flanquer la frousse, la peur du vide, et pour de nouveau lui proposer la fraternelle ligature. Le lien, le lien personnel s’entend, et non pas le bête « lien social » dont parlent les politiques, est ce qui est de nouveau proposé au Moi pris de vertige. Et qu’est-ce qui lie mieux qu’une identité particulière, restreinte, chaleureuse et de surcroît révolutionnairement extensible à tous, le Nous ?
Outil de conversion, L’IQV retrouve les bonnes vieilles méthodes de la prédication : faire peur d’abord, faire entrevoir l’enfer, et proposer ensuite une planche de salut. Méthode rhétorique, méthode de dressage et d’appropriation aussi ; faire sauter un bébé en l’air pour le rattraper aussitôt, menacer un ennemi pour lui tendre la main ensuite. Une identité est avant tout un processus de sujétion, et elle en connaît et en applique d’instinct tous les ressorts.
« Le bon moment, qui ne vient jamais »

Et naturellement, le Moi n’a pas le choix : consentir à continuer à vivre dans la couveuse anxiogène du monde tel qu’il est, c’est se condamner à périr avec lui. Puisque la cause est jugée : la Babylone mondiale est en voie d’effondrement. Dès lors, la seule alternative est périr avec, ou vivre contre. Enfin, de nouveau, « la liberté ou la mort ».
Nulle part n’est évoquée, ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse, la possibilité que le capitalisme dure encore un peu, que son effondrement puisse être légèrement différé, ou peut-être si lent qu’il risque de prendre plusieurs siècles. Que ferons-nous dans ce cas ? Cette possibilité doit-elle influer sur notre action, ou est-il plus sage de n’en tenir aucun compte ? Dans quelle temporalité situons-nous notre action ? Naturellement, ces mesquins calculs rationnels puant le libéralisme répugnent à notre identité révolutionnaire, qui ne rêve que de brandir de nouveau « l’étendard de la bonne vieille cause » et de monter à l’assaut, dût-elle y périr.
Scénographiquement, pour une identité, des propositions du genre « ce n’est peut-être pas le bon moment » sont parfaitement nulles. Une identité ne se construit pas sur des scénarios du genre Désert des Tartares. Elle aime bien mieux entendre les clairons de la bataille. On ne constitue pas une identité sur des incertitudes.
C’est pourquoi il est bien inutile d’argumenter sur les difficultés pratiques ou le caractère inopportun de telle ou telle entreprise où l’identité se sera engagée : on ne discute pas de problèmes pratiques avec une identité qui a besoin de se manifester. Le possible et l’impossible, ça n’existe pas pour une identité, et c’est bien sa force, puisque c’est la force qu’elle cherche, son propre renforcement à travers celui des individus qui la portent. Elle ne s’ajuste pas au monde en fonction de réalités objectives.

Dire que le bon moment ne vient jamais, c’est dire qu’on ne sait jamais avec certitude si c’est le bon moment ou pas : il faut bien franchir le pas sans avoir l’assurance de réussir. C’est vrai, mais cela ne signifie pas qu’il ne faille pas tenir compte du moment, c’est-à-dire questionner le réel, et pas attendre qu’il réponde à nos désirs. Quitte à foncer dans le tas le moment venu.
Le « bon moment » pour les luttes ne dépend directement d’aucun des acteurs, il n’est soumis à la décision ou au choix d’aucun comité, invisible ou pas. En réalité, il est toujours l’objet d’un conflit. C’est vrai en particulier aujourd’hui, où les luttes sont de moins en moins dépendantes des partis et des syndicats, cherchent de plus en plus à se donner d’autres formes, sans doute pas plus « radicales », mais en tout cas moins saisissables. On en a vu l’exemple avec la lutte contre le CPE de 2006, où le mouvement censé être terminé après le retrait du CPE s’est tout de même étiré en longueur, parce que simplement tout le monde n’était pas d’accord pour s’arrêter là. Il a pourtant bien fallu s’arrêter, même à contrecœur, parce que continuer aurait été absurde. Un mouvement social est aussi construit comme un récit, avec un début, un milieu et une fin. Il a donc, qu’on le veuille ou non, des moments. Pour reprendre l’exemple de 2006, son vrai bon moment aurait été de pouvoir continuer le « mouvement », alors que ça n’était « plus le moment ». Mais les « bons moments » viennent et passent ; ils ne dépendent pas seulement de nos choix. Il ne s’agit pas de céder à la mauvaise temporalité des mouvements sociaux qui ne veulent que rester ce qu’ils sont, mais de mettre en conflit cette temporalité.
« Le sentiment de l’imminence de l’effondrement »

La mort imminente du capitalisme, voilà bientôt deux siècles qu’on nous la prédit. Tous ceux qui ont désiré la fin du capitalisme ont aussi essayé d’en faire un destin historique. Dans les formulations marxistes, on a eu droit aux « contradictions mortelles », à la « décadence ». Voilà maintenant qu’il « s’effondre ».
L’Effondrement a ses caractéristiques : lorsqu’un bâtiment s’effondre, c’est que les matériaux qui le constituaient, et lui permettaient jusqu’ici de rester debout, se sont dégradés et corrompus, de telle sorte qu’ils ne le soutiennent plus. C’est un processus d’ensemble, d’abord lent et insensible, qui atteint une phase critique, et enfin une brusque accélération, où les parties encore solides cèdent sous le poids de celles qui sont totalement dégradées. On peut le diagnostiquer, mais pas en prévoir le moment précis.
C’est un processus d’ensemble, mais un processus de désolidarisation. Chaque pièce de l’ensemble se détache du tout, cesse d’en faire une unité organique. Du point de vue biologique, cela ressemblerait à la décomposition d’un corps.
Ce qui est dénié au capitalisme, et plus largement à tout le monde social, à travers la notion d’effondrement, c’est sa capacité à faire un tout cohérent.
À ce manque supposé de cohésion, l’identité oppose sa cohérence éthique propre, infiniment supérieure à cette chose informe. À cette désolidarisation s’oppose la solidarité, la densité des liens, voire l’imperméabilité du groupe.
À ces liens qui se défont, l’identité oppose la puissance des liens qu’elle réinstitue. Toute identité, club de supporters ou secte quelconque, a son moment scissionniste, qui est aussi bien celui de sa fondation.

Il est évident que dans cette conception le capitalisme (ou l’empire, ou comme on voudra) est conçu comme une chose, et comme une extériorité. Cela peut aussi être une machine, que l’usure de ses pièces finit par détruire.
La chose extérieure est bien ce dont une identité à besoin pour se constituer. Son souci de rejeter à l’extérieur tout ce qui n’est pas elle lui fait répugner à l’idée qu’elle puisse participer à ce qu’elle déteste. Le capitalisme, c’est l’ennemi. L’ennemi ne peut pas être en Nous, il est hors de Nous, c’est une extériorité, une chose.
Son destin d’effondrement décrit donc le capital comme extériorité pure, face à laquelle on n’est contraint que superficiellement, puisqu’elle ne saurait nous habiter ou influer sur nos choix autrement que de façon occasionnelle. Face à cela, la débrouille et les combines sont des réponses amplement suffisantes.
Le capitalisme est nié non seulement comme rapport social, mais comme rapport social contraint. Le fait que l’on puisse être obligé de travailler, et que là est bien le problème, est complètement occulté.
Si le capitalisme s’effondre, c’est aussi parce qu’il est devenu une fiction, à laquelle personne ne croit plus. Tous les efforts que fait l’empire pour survivre se limitent à ceci : maintenir la fiction de sa propre existence. Ce monde n’est pas réel, il fait semblant d’exister. C’est un néant, une abstraction, qu’il faut moins abattre que dissiper.

L’« imminence » de l’effondrement donne son cadre tragique aux aventures de l’identité : c’est la toile de fond, le décor de son récit. L’« imminence » inscrit ce récit dans une temporalité de l’urgence permanente. Le temps du monde ne s’écoule plus sans direction déterminée, au gré de fluctuations contingentes : il a un sens, et un sens tragique.
Si rien n’est dit de véritablement précis à propos de l’effondrement, c’est qu’il n’est pas nécessaire qu’il soit réellement envisagé : ce qui importe, c’est bien le sentiment que l’on en a. La conviction de vivre dans cet effondrement renforce le besoin que l’on a de l’identité, pour dépasser la crainte de l’effondrement, y survivre, en faire l’opportunité d’un nouveau renforcement, voire d’une réalisation totale du contenu identitaire. Micro contrat social, l’identité garantit protection et salut à ceux qui y adhèrent.
Que l’effondrement ne vienne jamais, cela n’est pas un problème : on pourra toujours en décrypter les signes, à l’infini. Les millénaristes, qui cent fois ont prédit la date du Millénium et ne l’ont jamais vu arriver, ne se sont pas découragés pour autant. La foi, c’est-à-dire l’aveuglement collectivement organisé, les soutenait.

La « décomposition des rapports sociaux » est une idée très répandue. La plupart du temps, elle s’appuie sur la nostalgie des « vrais » rapports sociaux d’autrefois. Est supposé un temps meilleur, ou chacun avait sa place sociale déterminée, attribuée une fois pour toutes. Cette nostalgie un peu vague se superpose aujourd’hui à la nostalgie citoyenne des Trente glorieuses, d’un temps où l’État veillait paternellement sur nous.
La réalité est que le capitalisme entraîne une décomposition sociale perpétuelle, et que c’est sa façon de survivre. Il lui a fallu pour se constituer détruire un monde paysan millénaire, afin de créer un monde ouvrier qu’il entreprend aujourd’hui de détruire (c’est-à-dire de recomposer) à son tour, du moins dans les pays développés. Identifier cette dynamique de destruction vitale à un effondrement est un leurre, parce que cela renvoie le cours du capital à un processus naturel de décomposition, sans permettre de percevoir les enjeux qui sont engagés dans ce processus.
On ne peut comprendre le sens d’une guerre simplement par la description des dégâts qu’elle occasionne. Dire « on a rasé Dresde » ne dit rien sur la Seconde Guerre mondiale. Dire « les rapports sociaux se défont » ne dit rien sur le capitalisme. Il faut encore montrer pourquoi ils se défont.
Mais pour une identité, qui veut sans cesse polariser le monde selon les nécessités du récit qui lui permet de s’y engager, comprendre, c’est accepter. Le monde ne « cesse d’être supportable » que dès lors qu’il apparaît « sans cause ni raison ».
L’identité qui se constitue autour d’un refus considère comme une compromission le fait de tenter de comprendre ce qu’on refuse. Le refus suffit bien : à quoi bon tenter de comprendre ? Chercher à comprendre, c’est le début de la trahison. Il suffit de manifester son refus, sa révolte, et si l’on doit comprendre des choses, c’est seulement en vue d’alimenter cette révolte. Le reste est superflu.
Il y a bien des causes et des raisons au monde capitaliste, mais ce que sous-entend l’IQV, c’est que ces raisons sont folles, c’est-à-dire injustifiables. Que le capitalisme ne soit pas éthiquement justifiable ne lui ôte en rien sa réalité ni sa cohérence propre, pour notre malheur. Le refus éthique ne suffit pas. Les raisons du capitalisme ne sont certes pas les nôtres. Saisir ce que sont ces raisons est ce qui permet d’affirmer le caractère inconciliable de ce conflit, et de le situer avec précision.
« Ce qui se passe quand des êtres se trouvent »

Le tableau de désolation que l’IQV nous fait du monde finit par aboutir à une idylle. Soudain, des « êtres » se trouvent.
Ayant soigneusement barré le chemin à toute forme de regroupement qui ne serait pas elle, l’identité nous fait entrevoir la récompense. Enfin, nous serions des « êtres ». Pas des sujets sociaux, conflictuellement ancrés dans une classe, porteurs de contradictions, mais simplement des « êtres ».
Des « êtres » enfin défaits de tous liens, libres et indifférenciés, décapés de toutes les scories que l’existence sociale y a déposées. L’IQV dit les « êtres » comme l’humanisme dit l’Homme.
Les « êtres » ont la transparence des anges et des belles abstractions. Ils peuvent prendre toutes les formes, se choisir librement. Enfin nettoyés de tout particularisme, ils sont prêts à endosser les habits neufs qu’on leur propose.
Le conflit étant rejeté à l’extérieur, il règne à l’intérieur une ambiance fusionnelle, étant acquis que ce qui se forme entre les « êtres » ne peut pas être un horrible « milieu », puisque les milieux ont été sévèrement critiqués. Le lien entre les « êtres » est d’une toute autre nature, pure et ineffable.
L’identité ne peut se penser comme identité. On voit mal toutefois en vertu de quelle magie ces « êtres »-là échapperaient de la sorte à toute conflictualité, autrement que par la suspension de leur propre jugement critique.

Ce qui se dessine là, à travers la libre constitution des « êtres » en « communes », c’est la perspective d’une société entièrement pacifiée, transparente à elle-même, dépourvue d’antagonismes : le vieux rêve millénariste d’un communisme naturel, reposant sur l’idée d’une nature communiste de l’homme. Que ce soit sous la forme d’un Age d’or édénique, ou sous la forme anthropologique d’un « communisme primitif » qui prendrait sa source à l’aube du social, c’est toujours le communisme, l’égalité absolue entre les hommes, qui sont présupposés comme étant la véritable nature sociale des hommes.
On a ainsi tendance à valoriser la tribu, la bande, ou même la meute, censées être plus naturelles, plus véritablement sociales que les sociétés « complexes » du monde capitaliste.
Le « primitif » est censé ne pas avoir de problème d’identité : il est strictement ce qu’il est, c’est-à-dire sa propre place au sein de la tribu. Il est défait du poids de sa propre singularité. Il est une identité pure, accomplie. Il est l’essence anthropologique de l’homme : le communisme.
Dès lors, la révolution n’est qu’un problème d’organisation matérielle : il suffit de couper l’herbe sous le pied à toutes les institutions de la société complexe pour que le naturel social revienne au galop : c’est tout de suite le communisme.
Le communisme, nature sociale de l’homme, s’est égaré en chemin au cours de l’histoire : il suffit de lui ouvrir la voie pour qu’il resurgisse aussitôt. L’exemple des catastrophes naturelles comme l’ouragan Katrina le montre : il suffit qu’une brèche s’ouvre dans l’organisation capitaliste pour que la « base » s’organise elle-même, retrouve ses instincts partageurs, se communise.
Mais le réel est certainement plus complexe. Si l’humain n’est pas la créature de Hobbes, celle de la guerre originelle de chacun contre tous qui fonde tous les contrats sociaux, s’il est immédiatement social, cette socialité ne se manifeste pas seulement par une tendance innée au partage. La tendance sociale à la domination, la structuration sociale autour de l’appropriation par quelques-uns du pouvoir et /ou des biens, et même celle à l’accumulation maniaque des biens, est bien plus ancienne que le capitalisme (auquel elle a sans doute ouvert la voie), et sûrement plus ancienne que l’homme lui-même. L’homme est un animal social comme les autres. Il y a des chefferies chez les grands singes aussi : le mâle dominant s’approprie la meilleure part de la nourriture et les femelles. Cela n’empêche pas l’entraide entre les individus du groupe. Simplement, pour des raisons ayant trait à la sélection naturelle, les dominants mettent d’emblée en place des dispositifs qui les rendent encore plus forts, et affaiblissent encore les faibles. Pourquoi l’homme serait-il par nature différent ?
Bien entendu, l’homme pense ses propres sociétés, et agit sur elles. Sa plasticité sociale est infiniment supérieure à celle de ses congénères non-humains. Il a un rapport à sa propre socialité.
Mais ce rapport n’est pas simplement un rapport instrumental : il prend souvent l’aspect d’une idolâtrie. L’homme est la créature qui fétichise sa propre société. Et c’est le fétiche qui finit par prendre le contrôle de ses adorateurs. Une identité n’est rien d’autre que ce genre de fétiche.
Le communisme n’est pas une variante particulièrement avantageuse du contrat social. Défaisant les liens construits autour de l’appropriation, de la domination, de l’accumulation, du territoire, il ne défait pas seulement une société, mais l’être social lui-même. Ce que crée la communisation, c’est un monde au-delà du sacrifice de chacun socialement consenti au bénéfice d’un tout supposé : le social. Cette idée est aussi difficile à concevoir aujourd’hui qu’un monde sans Dieu au XIIIe siècle. L’idée d’un monde au-delà du social n’évoque spontanément que la barbarie ou la bestialité : elle fait peur, comme l’idée d’un monde sans Dieu aurait terrifié un chrétien du moyen-âge.
Une telle idée est manifestement dangereuse, et on voit bien tout ce qu’elle peut susciter de délirant. Il est clair que cette idée est propre à créer une panique irrationnelle, non seulement chez ceux qui y seraient opposés, mais encore chez ceux qui pourraient l’accepter. Une des manifestations de cette panique est la conception d’un état fusionnel entre les individus, ou d’une fusion des individus avec le social, c’est-à-dire une conception régressive du dépassement du social.

Nier le social dans la perspective de l’établissement d’un pur rapport fusionnel entre des « êtres », c’est vouloir dépasser le social en l’ignorant. La négation des classes sociales n’est pas la négation de leur existence, c’est au contraire à partir de leur existence conflictuelle qu’elle doit être pensée.
Nier l’existence du capitalisme, des classes, des rapports sociaux est ce à quoi aboutit nécessairement cette construction identitaire qu’est l’IQV. Nous avons montré que la tendance au déni du réel est au cœur de toute identité, parce qu’une identité ne perçoit pas le réel, mais seulement sa propre existence comme identité. Elle s’affirme donc en déniant l’existence à tout ce qui n’est pas elle.
Mais nier l’existence du capitalisme ne le fera pas disparaître. Et cette négation même trouve ses racines dans la réalité du monde capitaliste, et en particulier dans sa réalité en tant que société de classes.
La complainte des classes moyennes (chanson réaliste)

En réalité, l’identité qui se pense comme universelle, et partant sans identité, c’est une certaine classe sociale : l’upper middle class occidentale. Elle est sans identité, parce qu’elle est la classe sociale étalon, le référent abstrait de toutes les autres classes, et donc de l’Homme en général. C’est ce qu’elle nomme « universalisme ». C’est bien elle qui est décrite, sans jamais être nommée, par l’IQV. C’est aussi, naturellement, vers elle (et contre elle) que l’IQV dirige son discours.
C’est elle qui ne perçoit la société que comme un « vague agrégat » d’institutions et d’individus, une « abstraction définitive ».
C’est elle qui ne voit dans toute la vie des « cités » que des policiers et de jeunes émeutiers.
C’est bien elle pour qui travailler signifie négocier et vendre au meilleur prix ce qui n’est plus « force de travail » mais compétence cognitive et relationnelle, et qui souffre logiquement de ce avec quoi elle travaille.
C’est elle qui cultive son précieux et problématique Moi à coups de développement personnel, de yoga et de psychanalyse.
C’est elle qui souffre de la « castration scolaire » et rêve, en son enfance, de brûler son école, parce qu’elle est la voie nécessaire de son intégration, et ne le fait pas, pour la même raison.
C’est elle encore qui, cernée de marchandises dont elle veut ignorer qu’elles ont bien dû être produites, trouve que le travail industriel est obsolète, les ouvriers surnuméraires et que l’économie est désormais « virtuelle ».
C’est elle seule qui existe politiquement, se soucie écologiquement et vote démocratiquement. C’est elle aussi dont une partie de la jeunesse va se constituer en black blocs contre tous les G20 de la terre.
C’est elle enfin « la classe qui nie toutes les classes », non pas pour qu’elles disparaissent mais pour qu’elles existent à jamais. Ceci dit non pour expulser cette classe hors du champ des luttes, mais pour montrer qu’aucune identité ne peut se situer hors d’un monde socialement déterminé.
« La joie d’éprouver une puissance commune »

Si ce texte a une utilité, c’est de parvenir à susciter un peu plus de méfiance envers les groupes que nous sommes amenés à constituer. Se rassembler est nécessaire. Mais trop souvent, le dicton selon lequel « qui se ressemble s’assemble » a tendance à se renverser. La question n’est pas de ne ressembler à personne, mais d’être attentifs à ne pas laisser une identité s’emparer de nous.
Ne pas laisser, par exemple, une identité nous mettre ses mots dans la bouche, ne pas se laisser séduire par la promesse d’obtenir une cohérence plus grande que celle que nous pourrions produire par nous-mêmes, au prix du renoncement à notre capacité de juger. Il faut se méfier aussi de la cohérence. Rien n’est plus cohérent ni mieux organisé qu’un cristal, dernier stade de la minéralisation, rien n’est plus mort aussi.
Aujourd’hui, l’identité promue par l’IQV se manifeste entre autres par l’essaimage de ses mots dans de nombreuses bouches : on entend « amitiés », « corps », « flux », « s’organiser », on sait ce qui parle, et on n’entend plus rien. On n’établit pas un langage commun avec des perroquets.
Mais il n’y a pas que l’IQV : si j’ai parlé en particulier de celle-ci, c’est qu’elle est suffisamment explicite et cohérente, et aussi assez largement connue pour en faire le point de départ d’une discussion collective. Il y a d’autres identités, celles par exemple pour lesquelles les mots « lutte des classes » et « guerre sociale » sont moins des questions qui se posent qu’autant d’étendards qu’on agite, pour mieux se distinguer de l’identité d’en face. La lutte entre les identités est littéralement sans fin.

Il est clair qu’aucun groupe isolé ne peut aujourd’hui s’abstraire du monde et réaliser le communisme dans son coin. Cela ne nous empêche pas, et nous le faisons déjà, de rechercher des pratiques anti-hiérarchiques, de questionner nos modes d’appartenance, etc. Tout en sachant que cela aussi peut se figer en coinçage identitaire.

On peut participer à un groupe sans pour autant s’y identifier. La fonction d’un groupe devrait être de donner plus d’autonomie à ceux qui y participent, de permettre le développement de leurs capacités. Le surinvestissement affectif dans un groupe finit trop souvent par ne créer que des dépendances, et par susciter d’affectueuses chefferies.
Un groupe n’est pas une fin en soi. L’amitié n’y est pas nécessaire. On peut se regrouper provisoirement pour une tâche précise, et à cette fin s’entendre, et le groupe peut n’exister qu’à cette fin précise, sans déborder pour autant sur d’autres domaines. Il y a des gens qui sont nos amis, avec lesquels on ne fait rien, que partager de bons moments, et d’autres avec lesquels on se regroupe pour accomplir une tâche, mener un projet, et qui ne sont pas pour autant nos amis. Le communisme n’est pas la communauté. Il n’y a pas à faire perdurer un groupe au-delà des fins pour lesquelles il nous est nécessaire.
Un groupe constitué pour des fins particulières peut même se permettre de se donner des « chefs », employés à des tâches précises. Pour manœuvrer un trois-mâts, il est impératif que quelqu’un dirige la manœuvre : c’est une question de coordination. Par contre, on peut se passer d’un capitaine, et prendre ensemble les décisions qui régissent la vie du navire, choisir la direction à prendre, etc.

Nous avons spontanément tendance à survaloriser nos groupes, et plus un groupe est marginal, plus cette survalorisation est intense. C’est un mécanisme essentiel du renforcement identitaire. Le déceler et s’en méfier, c’est déjà commencer à lui faire barrage.
De plus, la survalorisation identitaire de groupes marginaux (ce qui peut simplement vouloir dire « restreints ») les conduit à se marginaliser plus encore, les conduisant à devenir d’utiles repoussoirs pour l’ensemble de la société. Quelques punks consolident beaucoup de cadres. Et ceci n’est pas une erreur stratégique de la part des identités, mais est produit socialement : on finit par devenir ce que l’on veut que nous soyons. Tout groupe restreint court donc le risque de se changer en sa propre caricature, pour exister selon le mode socialement attendu de lui.

Se constituer d’emblée en sachant qu’on n’est qu’une partie d’un ensemble plus vaste, au sein duquel on existe au même titre que ceux qu’on considère comme ses ennemis, qu’on existe dans un monde ouvert et non pas polarisé selon les nécessités d’un récit, c’est une base sur laquelle on peut tenter de constituer des groupes qui ne se referment pas en identités. Exister dans les luttes qui le permettent sur cette base-là serait un bon début. Personnellement, il m’a semblé en voir une esquisse dans l’« AG en lutte » de la rue Servan, à Paris, en 2006.

Il est clair toutefois que l’enfermement identitaire est bien souvent ce à quoi nous restons socialement acculés. On ne peut qu’espérer que repérer cet enfermement, le rendre visible là où il s’opère, peut permettre de commencer à le rompre. S’en défaire complètement est l’objet d’une révolution communiste.

Alain C.

Pour d’autres points de vue sur cette question, notamment en ce qui concerne « l’affaire de Tarnac » et ses suites, on peut lire le texte Contribution aux discussions sur la répression antiterroriste , disponible sur Internet. Je souscris largement à ce qui y est dit, et je me suis donc dispensé de revenir sur des points qui y sont déjà traités.

Alain C.
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