Quand on fait de la politique extérieure avec des pays aussi importants que la Chine, évidemment, quand on prend des décisions économiques, parfois c'est aux dépens des droits de l'Homme, ça, c'est le réalisme élémentaire. - Bernard Kouchner¹
Le gouvernement chinois s'oppose fermement à toute forme de contact officiel du dalaï-lama avec n'importe quel pays. - Qin Gang, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères.²
Est-il utile ou inutile de réfléchir aux événements passés et récents survenus au Tibet ? Pour ma part, dans la mesure où la Chine a une influence de plus en plus grande dans le monde, je pense qu'il faut non seulement y réfléchir, mais aussi en parler. La « mort » du Tibet ne serait pas de bonne augure pour l'avenir de la planète.
En ce moment on retrouve un peu partout les arguments de l'ouvrage chinois Le Tibet : Cent questions et réponses (Éditions Beijing Information, 1987). Ces arguments tendent à démontrer que le progrès et une certaine forme de démocratie ont été apportés par la Chine au Tibet. Voici en contre-point quelques extraits d'une conférence donnée (en 2002) par Philippe Couanon, professeur agrégé d'histoire : Le Tibet sous domination chinoise. La question de la souveraineté du Tibet et les justifications chinoises de l'occupation.
« […] La première justification chinoise de l'invasion, avant même les revendications historiques, concerne la situation sociale du Tibet, antérieure à 1950. Elle est reprise à l'identique depuis 52 ans : Le Tibet était une société féodale partagée en deux catégories : les seigneurs, c'est-à-dire les membres du gouvernement, les nobles et les monastères ; les classes exploitées constitués par les serfs et les esclaves exploités et maltraités ; la présence chinoise à libéré les masses opprimées et apporté des progrès considérables dans le domaine des Droits de l'Homme. Il faut d'abord remarquer qu'en droit international, cela n'autorise pas une intervention extérieure sans mandat. Deuxièmement, on ne peut nier que la société tibétaine d'alors était inégalitaire et archaïque, mais elle ne se différenciait que peu des autres pays d'Asie. En ce qui concerne la terminologie du discours chinois, divers éléments sont à décrypter. La société féodale s'apparente d'avantage à un système de type seigneurial, selon l'acception médiévale du mot : pas de fief, pas de liens personnels entre nobles, pas de devoirs banaux… mais des paysans attachés à un propriétaire foncier par un jeu complexe d'endettement transmissible. Il est vrai que le statut des paysans les apparente à des serfs (la polémique est vive entre historiens occidentaux sur la question), mais il convient de remarquer que, dans une société très pauvre, les serfs étaient loin d'être les plus défavorisés, dans la mesure où ils avaient une terre à exploiter ; les paysans sans terre et les nomades étaient souvent bien plus malheureux. Par contre, l'allusion à des formes d'esclavage est totalement inadéquate. Ceci dit, malgré la très grande pauvreté qui régnait, nous ne connaissons aucune mention de famine avant 1950 (à la différence des années 60 où les graves carences alimentaires - 400 à 500,000 morts - sont totalement imputables aux erreurs de gestion chinoises). Les tibétains étaient pauvres mais dignes, ils sont devenus misérables ! »
« […] La notion d'oppression et de maltraitance rejoint encore davantage la propagande idéologique ; l'historiographie montre que les paysans étaient taillables et corvéables mais très rarement maltraités. Or, dans l'esprit dogmatique des dirigeants communistes chinois, féodalisme/servage/oppression brutale sont des concepts indissociables ; ils ne peuvent concevoir qu'une société inégalitaire ne soit pas automatiquement oppressive et brutale ; comme, de plus, les paysans ne se révoltent pas (les exemples recensés sont exceptionnels) c'est qu'ils sont tellement exploités et opprimés qu'ils n'ont aucune possibilité de bouger… il est donc d'autant plus important d'aller les libérer ! »
« […] Cette idéologie inspirée de la Lutte des Classes, a été systématiquement utilisée pour falsifier l'histoire. Selon la propagande, ce sont les masses laborieuses tibétaines qui ont appelé les communistes à l'aide et leur ont réservé un accueil enthousiaste ! Il suffit de regarder les photos d'époque pour prendre conscience de l'enthousiasme débordant des tibétains ! De même, il faut rappeler que la résistance tibétaine a été principalement animé par les milieux paysans khampas ! Depuis 1959, les Chinois s'ingénient à présenter la révolte de Lhassa comme une tentative des classes privilégiées pour rétablir l'ordre ancien ; comment dans ces conditions expliquer la répression chinoise qui a fait près de 100,000 victimes en un an, frappant, sans distinction toutes les catégories sociales ? Sur le terrain, les occupants ont cherché, en vain ou sous la contrainte, à dresser les populations défavorisées contre les anciens exploiteurs, sans parvenir à briser la solidarité tibétaine. »
« […] Les historiens chinois ont une conception très particulière de leur propre histoire nationale ; ils partent du postulat d'une Chine multi-ethnique antérieure au Tang (VIIᵉ siècle), qui comprenait la majorité han et des nationalités minoritaires qui auraient réussi à constituer des entités politiques distinctes en profitant des divisions de la Chine, entre le IXᵉ et le XIIIᵉ siècles. Ainsi, la Mandchourie, la Mongolie, le Tibet… seraient des provinces chinoises dès l'Antiquité ; ce seraient des communautés ethniques liées, et dépendantes des Hans. Dans ces conditions, les conquêtes mongoles ne sont que des guerres de réunification menées par une ethnie chinoise, membre du territoire chinois depuis l'Antiquité ; l'erreur d'interprétation vient d'historiens occidentaux qui ne connaissent rien à l'histoire de la Chine et confondent Hans (ethnie majoritaire) et Chinois (nation pluri-ethnique constituée des Hans et de 55 nationalités minoritaires). C'est en se fondant sur la même analyse que l'invasion du Tibet, devient un simple retour à la mère-patrie. Cette théorie, très discutable, recèle aussi une connotation méprisante et raciste de la part des Hans qui considèrent les ethnies minoritaires comme des barbares arriérés, incapables d'exister en tant que nations distinctes ; elles sont, par nature, destinées à être partie intégrantes de la Chine ! (Ce complexe de supériorité apparaît nettement perceptible chez les colons de Lhassa qui affichent une attitude hautaine à l'égard des autochtones). »
« […] La troisième motivation chinoise, et non la moindre, s'appuie sur l'immense potentiel naturel du Tibet qui constitue en premier lieu un débouché pour la main d'œuvre excédentaire de la Chine orientale et littorale, de plus en plus confrontée au problème du chômage ; actuellement, 7 millions de colons hans sont installés temporairement ou définitivement à l'intérieur du Tibet historique, dont, environ, 600,000 dans la RAT et 150,000 pour la seule agglomération de Lhassa ; l'objectif avoué de Pékin est de porter ce chiffre à 15 ou 20 millions de personnes d'ici 10 ans ; pour se faire, le gouvernement joue sur des conditions de rémunérations alléchantes, des incitations à la stabilisation des résidents et sur l'aménagement d'axes de communications permettant le désenclavement. »
« […] Et surtout, le sous-sol tibétain regorge de richesses minérales et énergétiques de tout premier intérêt : les plus grands gisements planétaires de borax et d'uranium (en Amdo), la moitié des réserves mondiales de lithium, le premier rang national pour le cuivre et le chrome, mais aussi des hydrocarbures, de l'or, de la bauxite, de l'étain… Dans le domaine nucléaire, la Chine a fait de l'Amdo un véritable pôle où se concentrent toutes les filières atomiques : mines, raffineries, centre d'expérimentations civils et militaires, zones de stockage, usine de retraitement des déchets contaminés (qui a d'ailleurs œuvré pour l'Allemagne !)… et, même si Pékin nie farouchement, bases de lancement de missiles balistiques intercontinentaux. Les observateurs étrangers regardent aujourd'hui l'Amdo comme l'une des principales poubelles nucléaires de la planète… avec tous les effets néfastes que l'on connaît sur la santé des populations nomades environnantes. »
[…] Qui les Chinois pensent-ils abuser par cette propagande ?
« Certainement pas les observateurs étrangers (au moins ceux qui sont honnêtes !) ni les Tibétains ; le discours chinois actuel relève de la paranoïa : tout le monde est contre eux et se trompe, eux seuls détiennent la vérité ! En fait, cette propagande n'a d'effet que sur une population chinoise désinformée, interdite de débat ou de contestation, et qui n'a pas accès aux éléments qui lui permettraient un jugement plus objectif. Elle peut, également abuser ceux qui veulent bien se laisser abuser, c'est à dire une minorité de Tibétains qui a trouvé avantage à faire le jeu de l'occupant et surtout, nombre de responsables politiques et économiques mondiaux qui voient dans la Chine, au potentiel si impressionnant, un partenaire incontournable et donc à ménager. »
Qui est responsable de la situation actuelle ?
« À l'évidence, les torts sont partagés. Les Chinois ont, bien sûr, la majeure part des responsabilités, mais les Tibétains aussi, qui ont abandonné, volontairement, un pan important de leur souveraineté du fait des principes bouddhiques ; des tibétains aussi, qui après la proclamation de leur indépendance, ont choisi l'isolement et un conservatisme forcené, sans chercher à s'ouvrir aux influences modernes de l'étranger ni à obtenir une reconnaissance internationale (à la différence du Bhoutan et de la Mongolie, qui, eux, ont préservé leur indépendance !). La faute aussi aux grandes puissances qui ont systématiquement manœuvré dans leur seul intérêt, avant 1950, pour adopter la politique du laisser-faire ensuite. L'Inde de Nehru, enfin, qui s'est lourdement trompée sur les intentions chinoises, sacrifiant au passage un Tibet qui lui aurait été bien utile en état-tampon [l'Inde s'est bien rachetée depuis par l'aide précieuse qu'elle accorde aux réfugiés]. »
Quelle est la stratégie actuelle des Chinois ?
« Les dirigeants de Pékin semblent avoir compris que l'usage de la force et de la propagande était insuffisant pour faire plier une population ancrée dans ses convictions religieuses et culturelles, éprise d'indépendance et réfractaire aux idées matérialistes véhiculées par le PCC, une population qui idolâtre son dieu vivant. Tout en maintenant un système très répressif, sous des airs de libéralisation pour satisfaire l'opinion internationale, les Chinois jouent maintenant sur le temps. Ils savent, en effet, que le Dalaï-lama n'est pas immortel et que les Tibétains auront beaucoup de difficultés à lui trouver un successeur possédant le même charisme et la même notoriété internationale. Ils utilisent l'implantation massive de colons hans qui font des Tibétains une minorité sur leur propre territoire ; avec le temps, le peuple tibétain est condamné à disparaître par dilution dans la masse, technique qui a déjà fait ses preuves en Mongolie Intérieure et en Mandchourie ; l'encouragement des mariages mixtes, les programmes de limitation forcée des naissances, l'absence totale d'action contre le SIDA… s'inscrivent dans la même logique. L'occupant joue également sur l'avancée inéluctable de l'acculturation des jeunes générations : ceux du Tibet qui n'ont pas été baignés dans la culture ancestrale et n'ont pas pu bénéficier des enseignements bouddhiques traditionnels ; ceux de la diaspora (nous en sommes à la troisième génération), de plus en plus imprégnés de culture étrangère et coupés de leurs racines. […] »³
Quand on lit l'article Mᵐᵉ Haulzman, que l'on voit ce que les Chinois endurent, on se demande quel est le sort réservé aux Tibétains :
« Les violences au Tibet et dans les provinces où vivent des millions de Tibétains, comme le Sichuan, le Qinghai et le Gansu, sont devenus le révélateur définitif du caractère indécrottable du pouvoir chinois : incapable de composer avec la population dont il a la responsabilité, il ne connaît que la violence comme seule réponse. Cette démonstration avait déjà été faite en juin 1989, lorsque les tanks ont envahi Pékin pour massacrer des étudiants et des manifestants confiants dans leur gouvernement, persuadés que, tôt ou tard, il accepterait d'ouvrir le dialogue avec eux. Puisque le gouvernement français (il n'est pas le seul, mais c'est notre seul interlocuteur direct) est tout aussi aveugle et sourd aux réalités du quotidien en Chine, puisqu'il n'a jamais voulu comprendre que l'on pouvait très bien commercer, dialoguer, échanger avec le pouvoir chinois, tout en restant d'une fermeté sans faille, c'est maintenant à l'opinion publique de prendre le relais. Il faut exiger la libération immédiate de tous les prisonniers d'opinion qui croupissent en prison pour des raisons absurdes. C'est au gouvernement français, au C.I.O., à l'Union européenne d'exiger la libération de Shi Tao, condamné à dix ans pour avoir transmis des informations sur les arrestations imminentes de dissidents chinois tentant de se rendre en Chine pour commémorer le quinzième anniversaire du massacre de la place Tian'anmen. Il faut libérer Chen Guangchen, cet avocat aveugle condamné pour avoir défendu des centaines de milliers de femmes chinoises stérilisées d'office pour avoir osé enfanter en dehors des dates imposées par le planning familial dans son district. Oui, vous avez bien lu : dans un seul district du Shandong, des centaines de milliers de femmes avortées ou stérilisées d'office ! Il faut libérer Hu Jia, arrêté entre Noël et le Nouvel an dernier pour avoir dénoncé la réalité de la Chine à la veille des J.O. et tant d'autres qui se battent au prix de leur vie, de leur liberté, et que nous n'écoutons pas, que nous n'entendons pas, au péril de notre vie, à nous aussi. Il faut empêcher que la grande fête des J.O. se déroule sans que toutes ces voix soient entendues. Il faut se regrouper tout du long du passage de la flamme olympique, qui sera chez nous le 7 avril prochain, avec des banderoles, des drapeaux tibétains, et faire honte au gouvernement chinois. Qui peut penser qu'une dictature en passe de devenir la prochaine grande puissance mondiale n'est pas une menace pour la planète ? Alors, face à ça, se faire plaisir en boycottant les J.O., n'est-ce pas vraiment dérisoire ? » - Marie Haulzman⁴
1. Extrait de Faut-il boycotter les Jeux Olympiques de Pékin ? Question inutile ! (Marianne). 2. Libération : Pékin exhorte la France à ne pas rencontrer le dalaï-lama. Voici, à tout le moins, une déclaration stupéfiante : « Le gouvernement chinois s'oppose fermement à toute forme de contact officiel du dalaï-lama avec n'importe quel pays. » Le gouvernement chinois peut-il empêcher le Dalaï-lama de se déplacer librement ? Dans quelle mesure et par quels moyens les dirigeants chinois peuvent-ils « s'opposer » à ce que des chefs d'états, ministres ou autres personnalités, reçoivent le Dalaï lama si telle est leur volonté ? 3. Sur le site Les Amis de l'université, on peut lire le texte de la conférence en entier. 4. Libération.
Témoignages : Nyima, Lobsang, Jampa et Gonpo, Tibétains exilés à vie, Rue 89.
http://repvblicae.wordpress.com/2008/03/26/qui-se-soucie-du-tibet%c2%a0/